De cordes et de boyaux
Il était une fois une île, située non loin d’une route où passaient souvent les navires pour se rendre d’une ville prospère à un autre, et dotée d’une baie idéale pour construire un port, d’une terre fertile, d’un bois épais, ainsi que d’une zone rocheuse idéale pour en extraire quelques pierres. Sur cette île poussait une plante dont les racines étaient vantées pour produire une teinture d’une variété unique de rouge – la Belle de l’Aube. Parce que cette plante ne poussait qu’à l’état sauvage et était très difficile à trouver en dehors de l’île, on appelait donc cette île l’île de l’Aube.
Pourtant, malgré toutes ces merveilleuses qualités, l’île était déserte. Personne ne s’y était établi et, plus encore, les visites étaient extrêmement rares.
Le roi du royaume à l’ouest avait envoyé des courageux serviteurs pour récupérer quelques plants de la Belle de l’Aube afin de l’utiliser pour une robe pour la femme qu’il courtisait ; les troubadours chantaient encore la beauté de sa parure lors de leur mariage.
Un vaniteux jeune homme du royaume à l’est avait ordonné qu’on lui en ramène, encore et encore, pour en teindre tous ses vêtements ; jusqu’à ce que les membres de l’expédition meurent l’un après l’autre et qu’il ne reste personne qui accepte de lui obéir.
En effet, un grave danger guettait quiconque s’approchait de l’île de l’Aube, car un banc de sirènes vivait dans les profondeurs qui l’entouraient et se rendaient même parfois dans ses criques pour s’y baigner et y cueillir les fleurs qui poussaient près de l’eau. Les marins l’évitaient de loin, les artisans ne songeaient même pas à s’en approcher, et seuls des gens riches ou courageux – souvent les deux – pouvaient se permettre de prendre pareil risque.
L’île demeura donc vide pendant de nombreuses années.
***
Il était deux fois un jeune homme, apprenti teinturier, se disputa avec son maître qui le mit à la porte. Ce dernier était un homme cupide qui avait moins de génie qu’il ne le prétendait et profitait des idées de ses apprentis, les clamant comme siennes au lieu de les aider à s’établir une réputation. Comme ce maître était fort connu, avait beaucoup d’amis dans les guildes, et, somme toute, avait un comportement qui n’était pas si rare à l’époque, personne ne prit la défense du jeune apprenti lorsque ce dernier se rebella.
L’apprenti se retrouva à la rue, sans maître ni aucune perspective d’en retrouver un, avec seulement les vêtements qu’il portait sur son dos.
Avant de quitter la ville – avec la réputation que cette situation lui avait donnée, il n’avait guère le choix – il retourna néanmoins de nuit chez son maître et toqua à la porte de derrière. Celle-ci s’entrebâilla sur le deuxième apprenti.
Ils étaient aussi différents qu’on pouvait l’imaginer : à l’intérieur, un garçon malingre, au cheveu noir et aux yeux clairs ; dehors, un grand jeune homme aux cheveux couleur miel et aux yeux bruns. Les gens les appelaient Noireau et Blondin pour se moquer, au lieu d’utiliser leurs noms.
Pourtant, lorsque Noireau – dont le vrai nom était Edmore – vit Blondin – qui s’appelait Damiel – il lui adressa un grand sourire et lui fit signe de vite entrer. Dès que Damiel se fut faufilé à l’intérieur, il l’étreignit comme on étreint un frère.
« Tu n’aurais pas dû intervenir, dit Edmore-le-Noireau. À cause de moi, tu te retrouves à la rue, et maintenant il volera juste davantage mes idées.
— Dis surtout qu’il te battra deux fois plus, soupira Damiel-le-Blondin. J’aurais tant voulu l’arrêter, je ne pouvais pas continuer à observer sans rien dire.
— Que vas-tu faire maintenant ? » s’inquiéta Edmore.
Damiel sourit. « Déjà, je vais récupérer mes outils. »
Edmore les lui donna aussitôt : il les avait préparés, bien emballés dans un baluchon, avant que leur maître ne s’en souvienne – car il les aurait alors vendus sans le moindre scrupule. Damiel le remercia et prit le tout sur son dos.
« Je vais partir, déclara-t-il pour l’île de l’Aube. J’ai déjà trouvé un navire qui accepte de m’amener au plus près et de m’y envoyer avec une barque. J’ai promis de leur ramener des racines de l’aubelle » – il s’agit ici de l’autre nom de la Belle de l’Aube – « si je survis et, en échange, je pourrai garder la barque.
— Comment ! s’écria Edmore. C’est beaucoup trop dangereux ! Même si tu parviens à t’établir là, tu ne sauras jamais en repartir !
— Je n’ai pas le choix. Personne ne m’acceptera comme apprenti et je n’ai pas les moyens d’apprendre un autre métier. Si cependant j’arrive à produire des teintures d’aubelle… et je suis certain que, si cette plante pousse sur l’île, d’autres s’y trouvent susceptibles de produire des couleurs tout aussi uniques. »
Edmore plaida et cajola, mais Damiel avait pris sa décision.
« Laisse-moi au moins t’accompagner », supplia Edmore, mais encore une fois, Damiel refusa.
« Tu as du talent et, même si ton maître te bat, il a trop besoin de tes teintes pour te blesser gravement. Si tu serres les dents, il ne te reste que quelques années avant de devenir un compagnon de la guilde, et personne ne pourra plus t’arrêter. »
Edmore insista, sans succès. Au final, il dut l’accepter avec un soupir, et dit simplement : « Permets-moi au moins de prévenir ta sœur, et promets d’allumer un feu chaque fois qu’un navire passe au large. Mon frère est marin et je lui demanderai de regarder dans cette direction lorsqu’il navigue au large de l’île. »
Damiel promit. Ils s’étreignirent une dernière fois puis Damiel partit, le cœur lourd malgré son pas léger : l’aventure qui l’attendait le terrifiait, malgré ses mots courageux, et il aurait de loin préféré rester en ville.
Il embarqua le surlendemain et fut surpris d’apprendre que le frère d’Edmore, Claudéon, travaillait justement sur le navire qui l’emmenait. S’il avait cherché à en savoir davantage, il aurait réalisé qu’Edmore avait parlé à Claudéon et lui avait demandé de chercher ce navire et de s’y faire engager, pour protéger au moins un peu Damiel en échange de l’aide que lui-même avait apporté à Edmore. Damiel, cependant, n’en eut pas le loisir, car dès que le navire appareilla, il dut trimer.
Nettoyer le pont, ranger et reranger les cordages, les corvées les plus pénibles lui étaient dévolues. Cela pendant trois jours et trois nuits, durant lesquelles il dormit peu, et mangea tout ce qui lui était donné dans son assiette. À la fin du troisième jour, ils arrivèrent en vue de l’île de l’Aube et le capitaine, comme promis, mis une barque à sa disposition.
« Nous reviendrons dans un mois, déclara-t-il. Si d’ici là tu es toujours en vie, fais brûler un feu à la pointe de l’île et nous jetterons l’ancre ici et attendrons l’arrivée de ta barque. Si aucun nuage de fumée n’est visible, nous supposerons que tu as péri.
— N’essaie pas d’aller à l’encontre du courant, lui murmura Claudéon à l’oreille. Fais le tour par le sud, vers la crique ; il n’y a aucun récif et tu pourras t’en approcher sans encombre.
— Merci. »
Damiel eut une autre raison de le remercier lorsqu’il trouva, au fond de la barque, de la nourriture et quelques outils précieux dans un sac : un couteau, deux bonnes cordes, une couverture et d’autres objets de première nécessité. Enfin, armé de toute sa détermination, il se mit à ramer.
Peut-être eut-il de la chance, ou les sirènes furent-elles curieuses de cet intrépide jeune homme qui ne disposait même pas d’une voile pour rejoindre l’île. Toujours est-il qu’elles n’intervinrent pas et que, suivant les instructions de Claudéon, il parvint à contourner l’île par le sud, trouver la crique, et y amener sa petite barque.
Une fois arrivé, il traîna la chaloupe en hauteur sur la pente douce, assez loin pour qu’elle ne soit pas entraînée même en marée haute. De loin, il fit signe au bateau, et en plissant les yeux vit qu’un drapeau avait été hissé en réponse : ils avaient vu qu’il était bien arrivé à destination.
Les bras de Damiel lui faisaient mal et ses mains portaient quelques ampoules, mais il se redressa, car il avait encore du travail. Il devait trouver de l’eau, se construire un abri, et poser quelques pièges pour attraper tout petit gibier qui vivait sur l’île. Survivre venait en premier ; seulement ensuite partirait-il à la recherche de l’aubelle.
Sa nouvelle vie allait commencer.
***
Il était trois fois une sirène, qui vivait parmi ses sœurs une vie sereine, bien que sans beaucoup de variation. Les moments les plus amusants survenaient à l’approche de marins, lorsqu’elles montaient à la surface pour chanter et attirer leurs proies, montrant leurs poitrines menues et leur lançant des sourires sans dévoiler leurs dents pointues. Cependant, ces dernières années, ces visites s’étaient faites rares et les sirènes se contentaient de manger du poisson, moins nourrissant et, surtout, bien moins amusant.
Les sirènes portaient bien sûr des noms, du moins en language sirène, qui sonnait bien différemment dans l’eau et en dehors. Le plus proche qui puisse être prononcé par une gorge humaine sans se noyer serait peut-être Ulphidorise, ou Ulphidorine, mais avec plus de bulles.
Ulphidorise aimait beaucoup ses sœurs, chanter et la bonne chère, et par là, elle n’entendait pas la chair à poisson. Elle aimait chasser, voir les marins se laisser stupidement tenter était hilarant à ses yeux, et elle regrettait seulement n’avoir pas souvent l’occasion de s’y essayer.
Aussi lorsqu’elle entendit parler du garçon qui s’était glissé sur l’île pendant sa sieste de début de soirée, elle fut au moins soulagée que ses sœurs ne l’avaient pas attrapé. Ravie d’avoir un peu d’exercice, elle attendit jusqu’au matin puis se glissa dans la crique et là, monta sur un rocher pour dorer au soleil, exposant sa gorge blanche et sa mince taille.
Elle attendit un moment. Comme cela ne suffit pas à tenter le garçon, elle se mit à chanter, d’un chant envoûtant et promettant mille plaisirs, orientant sa bouche pour qu’il résonne dans toute la crique et soit porté par le vent aussi loin que possible dans l’île.
Pourtant, le garçon ne se montra point.
Dépitée au plus haut point, elle s’attarda longuement avant de devoir s’avouer vaincue au coucher du soleil. Elle persista cependant, revenant le lendemain, et le surlendemain, et le jour suivant.
Elle ignorait, bien sûr, que Damiel avait pris soin de construire son abri loin de la crique qu’il savait occupée par des sirènes, et que s’il devait s’en approcher, il prenait soin de mettre de la cire dans ses oreilles – encore un cadeau attentionné de la part de Claudéon.
Ulphidorise fit le tour de l’île pour trouver d’autres recoins, mais les autres flancs étaient protégés par des hautes falaises et, même si elle parvenait à attirer le garçon au point qu’il saute, son corps se briserait sur les rochers et ne lui laisserait guère de chair avec laquelle se régaler.
Ses sœurs, mâles et femelles, tournèrent aussi autour de l’île, mais se lassèrent rapidement. « Le garçon se trouve sur la terre ferme, lui dirent-elles. Il est hors d’atteinte. Tu le dévoreras lorsqu’il repartira. »
Mais la lune grossit puis déclina, et le garçon était toujours là.
Un jour où Ulphidorise se trouvait à chanter dans une plus petite baie, un peu en retrait de la crique, elle fut si concentrée par ce qu’elle faisait qu’elle ne remarqua pas les nuages virant au gris, ni la mer qui grossissait. Elle ignora ses sœurs qui l’appelaient, lassée de leurs avertissements – elle ne perdait pas son temps, elle était juste persistante – et se boucha même les oreilles.
Lorsqu’elle réalisa son erreur, il était trop tard : une vague énorme l’emporta, enfouissant la petite baie. Paniquée, Ulphidorise se mit à nager pour regagner la mer. Celle-ci, cependant, était si grosse qu’elle lui fit perdre le sens des directions et, de vague en vague, Ulphidorise réalisa qu’elle s’était aventurée plus profond dans les terres au lieu de s’en retourner.
Aussitôt, elle essaya de faire demi-tour ; mais la mer et le vent la combattaient, la plaquant dans la cuvette où elle s’était retrouvée, l’empêchant d’avancer. Au contraire, elle recula, encore et encore, avant d’abandonner, épuisée, et de se laisser porter.
Lorsqu’elle revint à elle, le soleil se tenait haut dans le ciel, les oiseaux chantaient, et tout autour, elle ne trouva aucune ouverture qui lui permettrait de retourner vers la mer.
***
Après un mois de dur labeur, Damiel avait construit un abri confortable, mais ce dernier avait été bien malmené par la tempête de la veille. Il était donc parti de bonne heure à la recherche de bois, espérant trouver l’un ou l’autre arbre abattu et, par chance, y était parvenu. Il passa la matinée à le débiter en rondis de la taille dont il avait besoin puis à le ramener, petit à petit, vers sa cabane.
Lorsqu’il eut terminé, il décida d’aller puiser de l’eau au lac, peut-être même d’y faire un brin de toilette après cette journée éreintante. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il aperçut, nageant dans l’eau douce, une sirène aux longs cheveux d’or et à la queue aux écailles vertes luisantes.
Trop surpris pour repartir tout de suite, il resta néanmoins caché parmi les buissons et l’observa. La sirène effectuait des tours rapides près du bord du lac, puis un autre plus lent, puis de nouveau plusieurs rapides. Elle cherchait la sortie, réalisa-t-il, sauf qu’il n’en existait pas. La présence même d’un lac d’eau douce au beau milieu d’une île était un mystère pour lui mais certainement aucune rivière n’y menait ni n’en repartait. La sirène était coincée.
Elle se nourrirait des quelques poissons qui y vivaient, supposa Damiel. Pourtant, ceux-ci n’étaient ni bien nombreux, ni bien gros, et lui-même évitait d’y pêcher trop souvent pour cette même raison. Combien de temps survivrait-elle à ce rythme ?
Plus longtemps, si elle avait un jeune humain tendre à se mettre sous la dent ; la prudence lui dictait de s’éloigner et de la laisser se débrouiller. Après tout, il se doutait de la raison pour laquelle elle s’était approchée de l’île par gros temps, et ne se faisait pas d’illusions quant au sort qu’elle lui réserverait si elle en avait l’opportunité.
Pourtant, il répugnait à l’abandonner à son triste sort. Et puis, songea-t-il, pragmatique, il avait besoin d’eau.
Il retourna à sa cabane, pas tout à fait reconstruite, et y prit deux oiseaux qu’il avait plumés en prévoyance de son propre souper. Son estomac gargouilla. Pourtant, l’eau était plus importante.
Est-ce que les sirènes ne mangeaient que la chair crue, ou également cuite ? Elles n’avaient sûrement pas l’occasion d’allumer du feu dans l’océan. Il amena donc ses offrandes telles quelles.
La sirène effectuait toujours ses tours, plus lentement que tantôt. Il attendit qu’elle se trouve tout à fait à son opposé avant de se glisser sur la berge et d’y déposer les deux oiseaux sur une pierre plate. Il s’en écarta aussitôt, retournant se cacher dans les buissons, et se fourra une bonne dose de cire dans les oreilles.
Il vit la sirène trouver son offrande et regarder tout autour d’elle, se soulevant sur la berge pour montrer sa gorge – Damiel déglutit à cette vue – avant d’ouvrir la bouche et de chanter. Même au travers de la cire, il entendait son chant fascinant, mais celui-ci était assez atténué pour qu’il parvienne à y résister. Il dut quand même se mordre la langue presque à sang.
Elle s’arrêta rapidement, néanmoins, et attrapa l’une des volailles pour en grignoter un bout. Elle ne mangea pas immédiatement le reste, méfiante, mais les emporta avec elle sous l’eau. Damiel repartit en silence, pour aller relever les trappes où il espérait trouver son propre repas.
***
Les trois jours suivants se déroulèrent de la même manière : Damiel vaquait à ses occupations puis déposait de la nourriture à la sirène sans se montrer, et repartait dès qu’il s’était assuré qu’elle l’avait bien trouvé. Il fit attention à s’y rendre à un moment différent chaque jour, mais ne songea pas à varier le lieu et, le troisième jour, une main l’attrapa alors qu’il allait s’écarter, le tirant dans l’eau.
Damiel se débattit aussitôt, relâchant sans réfléchir tout l’air qu’il avait dans ses poumons. Des bulles s’envolèrent autour de lui. Parmi elles, il vit le visage de la sirène qui le regardait, le visage sombre. Elle le tenait fermement, trop pour qu’il sache se dégager, d’une poigne inattendue dans un corps si menu.
Conscient que se débattre davantage ne servirait à rien, Damiel posa une main sur celle qui le tenait et la regarda, utilisant le peu d’air qui lui restait pour parler. Ce qu’il dit était entièrement incompréhensible sous l’eau, mais la sirène parut comprendre qu’il voulait communiquer et, après une attente qui lui parut interminable, elle le ramena à la surface.
Damiel aspira une goulée d’air et se mit à tousser, attrapant le rocher qui bordait le lac – celui-là même où il avait laissé ses offrandes – tremblant et sous le choc. La sirène pencha la tête de côté avec un sourire amusé.
« Tu aimes la volaille ? demanda Damiel, sans réfléchir.
— Ça ? » demanda la sirène en pointant les deux oiseaux que Damiel venait de déposer. « C’est bon », dit-elle à son hochement de tête, avant d’immédiatement poursuivre : « Mais moins que l’humain.
— Je suis le seul humain ici ! se dépêcha de dire Damiel. Si tu me manges, je ne saurai plus t’amener davantage de nourriture et tu finiras vite les poissons du lac. »
La sirène le considéra. Damiel lui retourna son regard, encore secoué d’une toux spasmodique, les membres tremblants.
« Les humains ne tiennent pas parole. Tu pourrais ne pas revenir.
— Je n’étais pas obligé de t’amener à manger ces derniers jours », lui fit remarquer Damiel.
Le visage de la sirène ressemblait tant à celui d’une jeune femme, avec un nez retroussé et des lèvres roses et pulpeuses. Pourtant, à la voir d’aussi près, on remarquait que ses sourcils étaient faits d’écailles et que de fines lignes continuaient là où sa bouche se prolongeait sans lèvres ; elle saurait l’ouvrir assez grand pour presque se couper la tête en deux et engloutir de gros morceaux de chair.
Chaque moment rendait ses traits plus étranges, comme un jeu où il fallait voir une femme dans un dessin au lieu d’une ombre, ou trouver les différences entre deux images. Ici, une jeune fille ; là, un monstre marin.
Damiel rit, ce qui le fit tousser à nouveau, et pleurer un peu. Il se sentait aussi faible qu’un chaton, sa prise sur le rocher presque inexistante ; il gardait la tête de l’eau seulement parce que la sirène le portait. Comment parvenait-elle à nager sur place à la verticale, il l’ignorait. Sa tête dodelina.
« Ramène-moi un troisième volaille », déclara-t-elle soudain, avant de le jeter sur la berge.
Damiel rampa pour s’éloigner de l’eau, les membres tremblants, et se roula en boule pour récupérer un peu de chaleur. Il grelotait. Il ne devait pas rester ainsi, avec des vêtements mouillés, mais il eut besoin de nombreuses minutes pour se convaincre de se relever. Il tituba vers sa cabane en courtes étapes faciles, devant chaque fois se convaincre à nouveau qu’il ne pouvait pas rester là où il s’était assis et dormir.
Enfin, il arriva chez lui, retira ses vêtements trempés, et se glissa sous ses couvertures.
***
Il se réveilla en sursaut pour réaliser que la nuit était tombée. Il ne saurait pas tenir parole ce jour-là – circuler dans l’île de nuit, dans son état encore faible, serait une mauvaise idée. Avec un haussement d’épaules philosophique, il alluma un feu et mit à cuire ses propres portions.
Il retourna néanmoins au lac le lendemain dès l’aube, avec les trois oiseaux promis. La sirène sortit de l’eau dès qu’il se fut approché. Damiel s’arrêta, à quelques pas à peine, hésitant à se mettre à portée.
« J’ai les trois oiseaux », dit-il, montrant son butin.
« En retard, renifla la sirène.
— J’ai pris froid. Quelqu’un m’a fait boire la tasse », plaisanta Damiel.
La sirène lui lança un regard peu impressionné. Damiel s’approcha enfin, lui tendant les oiseaux, qu’elle prit. Elle ouvrit la bouche et goba le premier dans un bruit immonde de craquement d’os. Il en fut si surpris qu’il laissa échapper un éclat de rire, avant de se plaquer une main devant la bouche au regard furieux que lui lança la sirène, sa gorge déformée par l’oiseau qu’elle venait d’ingérer.
« Je m’appelle Damiel », dit-il enfin, en guise d’excuse.
« Tu es le seul humain ici, répondit la sirène. Je n’ai pas besoin de connaître ton nom. »
Et, attrapant un oiseau dans chaque main, elle replongea au fond du lac.
***
Une nouvelle routine s’installa. Damiel amenait ses offrandes à la sirène tous les matins, bien qu’elle semble se moquer de lui. Il pêchait ensuite dans une crique peu profonde, où les sirènes ne s’aventurait pas, son propre repas. Il lui proposa du poisson pour un peu de variété, mais elle refusa avec véhémence. Il se demanda si elle aimerait la vache ou le cochon ; pas qu’il ait de quoi lui en offrir.
Il avait trouvé les aubelles dès le premier mois de son arrivée et en avait récolté un certain nombre afin de les remettre aux marins lorsqu’ils reviendraient de leur voyage. Ce deuxième mois fut principalement mangé – littéralement – par le besoin de nourriture, pour une personne de plus que prévu, et très vorace.
Arriva le troisième mois, où enfin il put tenter quelques expériences sur les autres plantes et minéraux de l’île.
Il n’arriva jamais en retard – il commençait sa journée par porter sa pitance à la sirène pour cette même raison – mais il vint parfois avec des taches de couleurs étranges sur les mains et les avant-bras et, une fois, sur le bout du nez. À son grand amusement, la sirène observa cette dernière avec fascination.
« C’est la saison des amours ? » demanda-t-elle enfin.
Damiel rougit jusqu’à la racine des cheveux et espéra qu’elle ne prendrait pas cela comme une autre marque d’un quelconque intérêt.
« Pas du tout ! Je cherche des couleurs.
— Tu les as trouvées », renifla la sirène.
Damiel rit, cachant sa bouche pour ne pas montrer ses dents – depuis le temps, il avait compris qu’elle prenait cela pour une expression d’agressivité, même si le son d’un rire ne la dérangeait pas.
« Le but n’est pas de me colorier les mains, mais de trouver de quoi teindre des vêtements. Comme ceci », expliqua-t-il, avant de lui montrer un bout de chiffon d’un beau rouge d’aube, qu’il avait teint en utilisant ses outils, ses produits, et une petite partie de l’aubelle récoltée.
La sirène attrapa le tissu et le retourna d’un air renfrogné. Levant les yeux, elle observa avec un intérêt nouveau les vêtements que Damiel portait.
« Vous fabriquez cela pour vous rendre plus attirants ? demanda-t-elle.
— Surtout pour nous protéger du froid. Nous sommes des créatures fragiles. Mais oui, tu as raison ; porter des couleurs belles et rares est un signe de statut. »
Elle hocha la tête. « Les écailles plus brillantes ou d’une couleur plus vive signifient qu’une sirène mange de la nourriture variée et de qualité, et qu’elle est donc une apte chasseresse.
— J’imagine que c’est un peu la même chose », sourit Damiel.
À sa grande surprise, elle se montra très intéressée par ses expériences et l’écouta longuement parler des tests qu’il effectuait et des teintes connues. Après quelques jours, il apporta avec lui ses échantillons et lui demanda son avis. La sirène avait très bon goût et, avec son point de vue complètement neuf, était de conseil avisé.
Les jours passèrent paisiblement. Le matin, un petit déjeuner commun ; le midi, des échanges sur les tests et échecs des teintures ; le soir, Damiel allumait un feu sur la berge du lac et ils échangeaient des histoires venant de leurs mondes respectifs.
La lune mincit puis grossit à nouveau. Bientôt, Damiel réalisa que les marins reviendraient dans les jours suivants. Il ne pouvait laisser la sirène dans son lac à lentement mourir de faim. Il n’aurait pas pu même s’il ne s’était pas si bien entendu avec elle et moins encore à présent.
Elle remarqua ses soupirs et son air songeur – elle n’avait pas grand-chose d’autre à faire que l’observer – et lui demanda : « Qu’as-tu sur le cœur ? Si tu es triste, tu peux toujours me donner une jambe, et me rendre moi heureuse. »
Elle avait bien réfléchi en faisant cette proposition : l’humain avait besoin de ses mains pour produire ses jolies couleurs, mais il pouvait bien se passer d’une jambe. Après tout, il en avait deux.
Damiel sourit à cette remarque sans en prendre ombrage.
« Je vais bientôt devoir quitter l’île et je ne sais pas si je saurai revenir, admit-il. Avant que cela arrive, ajouta-t-il avant qu’elle ne s’alarme, je dois trouver un moyen de te ramener à la mer. »
La sirène se redressa, les deux mains posées à plat sur la roche. « Tu t’en vas ?
— Tu ne seras pas toute seule », répondit-il, surpris de la voir plus inquiète que contente à cette annonce combinée. « Tu auras tes sœurs.
— Elles sont ennuyeuses et incapable de créer des couleurs comme tu le fais.
— J’aime beaucoup cette île et ta compagnie, mais j’ai promis que je ramènerai des racines d’aubelle. Je ne peux pas me dérober. »
Elle laissa échapper un soupir mélodieux ; elle comprenait l’importance des promesses.
« Tu reviendras ?
— Je vais essayer.
— Tu partiras avec ta barque ? »
Damiel hocha la tête. Elle se mordit la lèvre puis décida : « Je t’accompagnerai jusqu’à ta destination, pour m’assurer que les autres ne t’attaqueront pas, mais si je ne sais pas où t’attendre, cela ne fonctionnera pas pour le retour. »
Et, à ces mots, elle plongea sous l’eau.
***
Cet après-midi-là, Damiel coupa deux longues branches autour desquelles il enroula une couverture, pour faire un brancard de fortune. Il ne saurait sans doute jamais nettoyer la couverture de l’odeur – sans sentir le poisson, la sirène possédait une fragrance unique que le plus habile courtisan ne saurait qualifier de subtile – mais, après tout, il n’en aurait plus besoin.
Ils passèrent encore la soirée ensemble, bien que la sirène ne boude, parlant moins qu’à l’accoutumée quoiqu’elle reste tout ouïe quand Damiel lui raconta quelque légende de son village natal.
Le lendemain matin, il lui présenta le brancard, qu’elle inspecta sans grande conviction. Elle se laissa néanmoins convaincre et se hissa hors de l’eau, sur le rocher, exposant non seulement sa blanche gorge – que Damiel avait le plus grand mal à ne pas fixer, tant elle était charmante – mais également sa longue queue aux écailles vertes et bleues et or, aux nageoires iridescentes qui brillaient sous la lumière du matin.
Damiel en resta un instant bouche bée. Elle était si magnifique ! Et puis, il avisa un creux sanguinolant sur la hanche de la sirène, qui venait défigurer sa figure autrement parfaite.
« Mais tu es blessée ! s’écria-t-il. Laisse-moi préparer des bandages, une compresse…
— Ça ? Ce n’est rien, assura-t-elle de son habituel ton monocorde.
— Tu as été attaquée ? Sûrement, je dois pouvoir faire quelque chose.
— Tiens, Dah-mi-hel », dit-elle prononçant lentement son nom.
Cela, plus encore que la blessure, ou même que sa beauté, le laissa sans voix. Comme elle fronça les sourcils d’un air impatient, il se pencha et tendit la main, dans laquelle elle fit tomber une écaille verte, bien lavée du sang qui avait dû la souiller.
« Porte la à ton cou, dit-elle. À ton retour, si une de mes sœurs s’en prend à ton bateau, elle saura au moins que tu es à moi, et elles ne te toucheront pas. »
Damiel baissa les yeux vers elle et, pris d’un élan de reconnaissance, s’agenouilla et lui prit la main. « Merci, belle sirène. Tu me sauves sans doute la vie.
— Ulphidorise », corrigea-t-elle.
Damiel lui embrassa les mains avec beaucoup de respect, et un peu de passion. « Ulphidorise », répéta-t-il.
La sirène eut un reniflement satisfait et s’étala sur le brancard, comme un chat au soleil. Damiel rangea l’écaille avec soin dans sa poche, après l’avoir emballée dans son mouchoir, et attrapa les manches du brancard.
Elle était beaucoup plus lourde qu’un chat.
***
Ulphidorise retrouva ses sœurs sans grand entrain et l’immensité de l’océan avec un soulagement sans nom. Les femelles s’agacèrent de voir revenir une rivale de poids, qu’elles croyaient définitivement évincée ; les mâles se pressèrent contre ses flancs pour quémander ses caresses, lui présentant leurs plus belles prises. Du poisson, bien sûr.
Elle les accepta néanmoins et les dévora avec voracité, car bien que l’oiseau soit meilleur que le poisson, ce qu’elle avait mangé ces dernières semaines était loin d’être suffisant. Elle en accepta ensuite deux comme compagnons pour la nuit, parce que cette faim-là comptait aussi.
Au matin, cependant, elle se glissa hors de chez elle, ignorant celle de ses sœurs qui pleurait à sa porte que c’était chez elle maintenant, elle avait fait des modifications, sûrement Ulphidorise comprendrait – et nagea vers la crique.
Elle n’eut pas besoin de chanter : Damiel l’attendait.
Il sourit en la voyant, cachant sa bouche avec sa main – comme si ses dents émoussées l’effrayaient. Il brandit deux oiseaux.
« Je me suis dit que tu voudrais garder un peu de variété, tant que je suis encore là ? » demanda-t-il.
Elle ne prit par la peine de répondre à voix haute, se contentant d’accepter ses offrandes et de les dévorer en deux grosses goulées.
Il fut de retour à midi, pour lui montrer son travail, et encore au soir, pour lui raconter des contes extravagants. Une journée presque comme les autres. De même, le jour suivant, et celui d’après. Si sa vie pouvait continuer de s’écouler ainsi, avec des mâles sur la terre comme dans l’eau qui survenaient à tous ses besoins – Damiel ne lui demandait même pas de chasser en retour, mais alors, il avait une de ses écailles, ce dont aucune des sirènes ne pouvait se targuer – elle serait pleinement satisfaite.
Mais trois jours plus tard, lorsqu’elle vint récolter son petit déjeuner, Damiel était en train de tirer la barque vers la berge.
« Ils seront là aujourd’hui, s’ils n’ont pas de retard », expliqua-t-il.
Elle mangea en silence, plus désappointée qu’elle ne s’y était attendue. Elle avait, après tout, plusieurs autres mâles, mais alors aucun d’entre eux ne racontait d’histoires aussi fascinantes, ni ne lui portaient de la nourriture si délicieuse.
Et puis, Damiel la trouvait véritablement fascinante, comme il était une proie ; elle n’avait jamais réalisé à quel point c’était satisfaisant de se repaître de son attention. Il lui jetait des coups d’œil quand il la croyait distraite, et pas seulement à sa gorge ou à ses cheveux, faits pour l’appâter ; mais aussi à sa longue queue brillante.
Alors qu’il se détournait en rougissant – une habitude charmante qui convenait bien à sa magie des couleurs – elle lui fit signe de s’approcher. Il hésita mais obéit, comme il se doit, puis s’accroupit lorsqu’elle lui en fit signe. Enfin, elle attrapa une de ses mains et la posa sur sa hanche, du côté où elle n’était pas blessée.
Il hoqueta de surprise puis, doucement, caressa ses écailles, l’air émerveillé. « Elles sont si douces et chaudes, murmura-t-il. Oh, elles sont véritablement magnifiques, à en faire pâlir des pierres précieuses. »
Satisfaite, elle guida ses mains, puis lorsqu’il eut une exclamation étouffée en trouvant l’organe qu’elle voulait le voir atteindre, elle lui donna une distraction en posant son autre main sur un de ses appâts, et l’exclamation se termina en gémissement.
Il allait bientôt partir et refusait de promettre qu’il reviendrait. Elle s’assurerait, au moins, de l’avoir dévoré tant qu’elle le pouvait tout en continuant de profiter de sa compagnie, et de lui donner toutes les raisons de revenir.
Et si, lorsqu’il s’écroula enfin pour reprendre son souffle, il saignait un peu – eh bien, elle se lécha les babines. Il avait très bon goût.
***
Damiel était complètement sonné lorsqu’il vit l’Ebertine au loin jeter l’ancre et lui envoyer un signe qu’ils avaient bien vu la fumée de son feu. Ramer s’avéra la bonne distraction, occupant son corps et laissant sa tête vide. Il aurait été incapable de songer à quoi que ce soit.
Ulphidorise nageait sous la barque. De temps en temps, il voyait un éclat, lorsqu’un rayon de soleil frappait une écaille orientée comme il fallait.
Il avait embrassé ces écailles. Ciel – il avait embrassé cette bouche et, vu les dents, il aurait mieux fait de s’abstenir. Elle n’avait plus grand-chose d’humain lorsqu’elle éprouvait du plaisir, sa bouche s’ouvrant trop grand, sa deuxième paire d’yeux soudain visible sous la première, sa voix produisant des sons impossibles.
Monstrueuse. Et magnifique.
Elle lui fit signe, puis plongea plus profond jusqu’à disparaître, et il réalisa qu’il avait presque atteint le navire. Les marins le hissèrent à bord pour lui distribuer des tapes dans le dos et un verre de grog, le capitaine acceptant le paquet d’aubelles séchées avec un éclat avide dans les yeux.
« C’est suffisant pour payer la traversée du deuxième passager », commenta-t-il d’un ton magnanime.
Damiel leva le nez, sourcils froncés, et se prit une claque en pleine figure.
« Comment as-tu osé partir comme ça ? »
Il avait dû se blesser, ou peut-être mourir dévoré par Ulphidorise, au final ; voilà qu’il hallucinait la présence de sa sœur sur le navire.
L’hallucination l’attrapa par le col et le secoua, avant de sauter à son cou pour pleurer un bon coup.
« J’ai cru que tu allais mourir ! » sanglota-t-elle, l’étranglant à moitié.
Tour à tour, elle le cajola et le morigéna et, considérant qu’elle faisait une demi-tête et une livre de plus que lui – en muscles, étant bûcheronne – il ne parvint pas à s’extraire de son étreinte.
« Que fais-tu ici ? demanda-t-il lorsqu’elle le lâcha enfin.
— Comment, et tu me poses la question ? Croyais-tu que j’allais laisser mon petit frère se débrouiller tout seul ? » Elle pointa du doigt les caisses soigneusement empilée sur le pont. « Je suis venue te rejoindre ! »
Damiel s’assit d’un coup, sur les planches, complètement sonné.
***
La sœur de Damiel s’appelait Théodile et avait toujours eu une personnalité forte. Elle s’était enfuie de la maison pour devenir bûcheronne et, les dieux en soient témoins, avait réussi à s’imposer à la profession. Ses bras étaient aussi gros que des bûches et au premier regard, la plupart des gens la prenaient pour un homme. Elle parlait fort, buvait beaucoup, et jouait aux dés.
Quand elle avait une idée en tête, personne ne pouvait l’en déloger – un trait familial, Damiel devait bien l’avouer. Et elle avait tout préparé.
« Il nous manque seulement un bateau un peu plus gros, avec une voile, pour pouvoir couvrir des petites distances, dit-elle. Mais j’ai parlé à quelques gars. Les racines que tu as données au capitaine valent de l’or, petit frère, tu aurais dû mieux négocier.
— Il a pris des risques en s’approchant de l’île et aurait pu ne rien gagner du tout, protesta-t-il.
— La prochaine fois, il devrait payer davantage. Maintenant qu’il sait qu’il peut compter sur toi. »
Elle sourit. Damiel avait envie de pleurer de soulagement. Il avait tant travaillé pour apprendre son métier, pour se faire jeter dehors ; puis pour survivre seul ; et maintenant, enfin, il avait quelqu’un pour l’aider.
Cette réflexion était un peu injuste envers Ulphidorise, qui lui avait au moins tenu compagnie. Il n’aurait cependant jamais osé lui demander de l’aide.
Par les dieux, Ulphidorise. Accepterait-elle la présence d’une autre personne sur l’île ? Damiel n’était pas certain si le genre de Théodile jouerait en sa faveur ou non, dans ce cadre. Il n’aurait même pas l’occasion de lui poser la question, ni de prévenir Théodile, pas avec les marins tout autour d’eux qui les écoutaient.
Ces derniers étaient déjà occupés à charger la chaloupe. Quoiqu’il y ait dans ces caisses, elles étaient lourdes.
Il attrapa néanmoins Théodile par le poignet, inquiet. « Tu es sûre ? murmura-t-il. J’aurais cru que tu m’aurais ramené par la peau du cou.
— Tu n’es pas le seul qui doit se faire discret en ville pour un moment, répondit-elle sur le même ton. Et puis, il paraît qu’il y a des arbres au bois incroyable sur cette île.
— Les gens racontent n’importe quoi à son sujet, y compris que les roches y sont faites d’or.
— Du bon air, de quoi manger, et de quoi m’occuper. Je me débrouillerai. »
Elle lui fit un clin d’œil, lui tapota l’épaule, et alla se mêler aux marins pour s’assurer que ses caisses étaient manipulées correctement. Dans une cage de joncs tressés, des poules agitaient les ailes en caquetant.
Lorsqu’ils repartirent, elle s’appropria les amarres. Concentrée sur l’effort, elle ne remarqua pas l’ombre sous-marine qui les suivait.
***
Lorsqu’ils furent de retour à la crique, le soleil teintait déjà la mer de rouge. Ils portèrent les caisses en hauteur avant de tirer la chaloupe loin de l’eau. Damiel admit avoir bâti sa cabane assez loin de la crique, pour éviter d’entendre le chant des sirènes, et Théodile choisit laquelle des caisses ils emmèneraient pour ce premier soir.
« Nous reviendrons chercher le reste demain, personne ne risque de les voler et elles sont hermétiques. »
Elle mit son baluchon et la cage des poules sur son dos et porta la caisse avec lui, sans montrer la moindre difficulté, alors qu’il haletait et serrait les dents pour ne pas se plaindre. La lumière terminait de baisser lorsqu’ils atteignirent enfin la cabane, que Théodile regarda d’un œil critique avant de hocher la tête – satisfaisant, même si Damiel ne doutait pas qu’il ne resterait rien de ce qu’il avait construit lorsqu’elle en aurait fini avec ses améliorations.
Il se laissa tomber par terre et construisit le feu alors qu’elle sortait de son sac du pain, de la viande, des légumes, du fromage. Damiel l’aurait embrassée. Il dévora le repas à belles dents avec des gémissements de plaisir, sous le regard amusé de Théodile.
« Alors, demanda-t-elle en rajoutant du miel dans le thé qu’elle avait songé à emmener, les dieux la bénissent. Tu as trouvé ton bonheur ? »
Un instant, il crut qu’elle parlait d’Ulphidorise et il la regarda avec des grands yeux écarquillés, avant de réaliser qu’elle faisait référence aux teintures qu’il espérait créer.
« Eh bien, j’ai surtout trouvé des pistes. Ce genre de tests prennent du temps. » Il toussa. « L’aubelle est abondante, par contre. J’aimerais essayer de la cultiver, mais…
— Tu n’as aucune idée de comment t’y prendre, et moi non plus, se moqua gentiment Théodile. Concentre-toi sur tes recherches. Je m’occupe du reste. »
Avec un temps de retard, Damiel réalisa qu’il aurait du mal à justifier donner une partie de leur nourriture en offrande, moins encore à une sirène. Les mois d’été se termineraient bientôt. Théodile l’accuserait d’être fou – pire, elle aurait raison.
Il ne songea même pas à lui parler d’Ulphidorise. Elle le ramènerait en ville à la nage si elle apprenait qu’il s’était lié d’amitié avec une sirène. (Il refusait absolument d’appeler leur relation autrement ou, vraiment, de penser à ce qui s’était passé, sous peine de se sentir à l’étroit dans ses vêtements. Ce qui n’était pas du tout bienvenu en présence de sa sœur.)
Il s’efforça de se concentrer sur le moment présent. Ce n’était pas bien difficile ; la présence chaleureuse de Théodile le rassurait viscéralement. Ils passèrent la soirée à discuter des derniers mois, à échanger des anecdotes, serrés l’un contre l’autre au bord du feu.
Lorsqu’il alla enfin se coucher, il cacha néanmoins les deux prises qu’il avait préparées la veille, au cas où il restait sur l’île, et les mit dans son sac.
***
Ulphidorise avait toujours entendu que les humains n’étaient pas fiables, qu’ils violaient la parole donnée dès qu’ils en avaient l’occasion, et qu’ils étaient volages. Elle avait cru trouver une exception à la règle. Elle s’était trompée.
Elle fixa Damiel sans ciller jusqu’à ce qu’il s’embourbe dans ses explications et se taise, l’air misérable. Elle ne daigna même pas toucher les offrandes qu’il lui avait apportées – en cachette, comme un voleur.
« Tu as une sœur aînée, dit-elle d’un ton prosaïque.
— Je ne m’attendais pas à ce qu’elle me rejoigne ici, se justifia-t-il.
— Elle doit subvenir à tes besoins et ne me considère pas une compagne appropriée. »
Damiel la fixa d’un air ahuri. « Je suppose que c’est une manière de voir les choses ? » Ulphidorise le fixa droit dans les yeux. Il fit la grimace. « Ce n’est pas dans les habitudes des humains mais dans le cas présent, oui, tu as raison », admit-il enfin.
Ulphidorise hocha la tête. « Je la convaincrai.
— Je ne pense pas qu’elle voudra t’écouter », commença-t-il.
Ulphidorise ne daigna pas lui répondre. Il était mâle et s’était avancé sans l’autorisation de sa sœur, espérant peut-être même se soustraire à son autorité. Humains et sirènes étaient pareils sur ce point, clairement.
Elle pointa les oiseaux qu’il avait apportés. « Je n’accepterai pas d’offrandes sans son approbation.
— Mais…
— Je la convaincrai. »
Damiel lui-même n’avait pas l’air d’y croire. Agacée, elle décida de faire une – petite – entorse à ses principes et lui fit signe de s’asseoir. Lorsqu’il se fut exécuté, elle l’attira contre elle, contre ses appâts que les humains aimaient tant, et l’embrassa. Longuement.
Dommage qu’ils ne puissent pas copuler dans les circonstances présentes. Elle soupira et le relâcha avant de se laisser tenter.
« Retourne à ta sœur, ordonna-t-elle, et obéis-lui bien. Je me charge du reste.
— Tu ne la connais même pas ! s’exclama Damiel après s’être repris.
— Elle n’est pas teinturière ? »
Ulphidorise avait supposé qu’il s’agissait du métier familial et fut surprise quand Damiel secoua la tête. « Elle est bûcheronne. Elle coupe des arbres, expliqua-t-il.
— Pour construire vos maisons ? »
Voilà qui s’avérait plus compliqué que prévu. Qu’à cela ne tienne ; Ulphidorise était une personne de ressources. Elle hocha la tête, lui lécha le cou une dernière fois – notant avec satisfaction le frisson de plaisir que cela provoquait chez lui – et se glissa dans l’eau.
Elle commencerait par trouver l’un ou l’autre mâle. Elle ne chasserait pas correctement dans son présent état d’excitation.
Elle s’exécuta, puis chassa leur repas, et le renvoya avec sa part. ensuite, Enfin, elle se mit au travail.
***
Damiel retourna à la crique, mais Ulphidorise n’apparut plus devant lui. Il ignorait s’il en était soulagé ou déçu, mais il se sentait certainement inquiet. Elle semblait penser qu’elle devait courtiser sa sœur, d’une façon ou d’une autre, comme on courtise le parent d’une jeune femme qu’on veut épouser. Comment elle comptait s’y prendre et, surtout, comment Théodile réagirait-elle, c’était une autre histoire.
Il tergiversa pendant quelques jours – prévenir Théodile ou ne pas prévenir Théodile ou creuser un trou où se terrer jusqu’à ce que tout soit terminé – c’est-à-dire, trop longtemps.
Il avait continué à se rendre à la crique chaque jour et, une semaine environs après sa discussion avec Ulphidorise, il y trouva un long et mince objet enveloppé dans une sorte de toile cirée, clairement déposé à son attention.
Il songea un instant à le laisser là et à prétendre qu’il ne l’avait jamais trouvé. Avec un soupir, il dut admettre que cela serait une trahison bien pire que de ne pas avoir prévenir Ulphidorise que sa sœur risquait de débarquer (une option qu’il n’avait sincèrement jamais envisagée).
Il ramena donc l’objet à leur cabane – plus haute, plus large et aux murs plus épais qu’auparavant, et bientôt dotée d’un plancher – et le montra à sa sœur. Théodile le regarda. Il regarda Théodile.
« Tu as trouvé un trésor ? tenta-t-elle.
— Pas vraiment.
— Ce n’est pas quelque chose que tu as emmené avec toi. »
Damiel secoua la tête. Théodile attendit. Et attendit. Et se mit à taper du pied.
« C’est un cadeau ? suggéra-t-il.
— De la part de… ? »
La sirène qui me courtise, ne répondit-il pas. Au lieu de quoi, il rougit. Par les dieux, c’était sans doute pire.
« Où diable as-tu trouvé une fille dans le coin ? » demanda Théodile, abasourdie, avant de réaliser ce qu’elle venait de dire. « Une sirène ? Damiel !
— Je n’ai pas fait exprès ! se défendit-il.
— Es-tu même sûr que ce soit une sirène femelle ? Les mâles ont des seins aussi, tu sais, pour appâter les humains. »
Damiel rougit plus encore. Il en était tout à fait sûr et refusait absolument de le dire à voix haute, pour peu que Théodile lui demande comment il s’en était assuré. Celle-ci lit néanmoins la réponse sur son visage et se pince l’arête du nez.
« La plupart des gens fantasment sur les sirènes, mais pas au point de tenter le coup, tu sais ?
— Je ne l’ai pas fait exprès, répéta-t-il, mortifié.
— Bon, voyons voir ce qu’elle t’a donné.
— C’est pour toi, corrigea Damiel.
— Si elle veut te séduire…
— Elle a cette notion que tu dois approuver, comme tu es ma sœur aînée. »
Théodile rit un peu trop longuement à son goût. Au moins prenait-elle la situation avec bon cœur. « Une fille bien, on dirait. Jolie, du coup ?
— Monstrueusement », soupira Damiel.
Théodile secoua la tête, amusée, et déballa l’objet. Elle s’arrêta dès que la pointe du harpon apparut : d’une pierre noire, polie jusqu’à luise au soleil, elle avait l’air assez aiguisée pour transpercer d’un regard. Théodile continua après un temps d’arrêt, dévoilant un manche fait d’un unique os énorme, serti de pierres à l’extrémité, mais également doté d’une prise confortable de cuir en son centre.
Théodile siffla. « Il vaut son poids en or. Et il a l’air d’être parfaitement efficace, aussi. Où trouve-t-on du poisson, dans le coin ?
— La crique ? supposa Damiel. Je ne sais pas s’ils s’approchent beaucoup. Elle est dangereuse, avec…
— Les sirènes ? se moqua Théodile.
— Elle y a chanté pendant plusieurs jours avant qu’on ne se parle pour la première fois. Si j’avais écouté d’un peu plus près, tu ne m’aurais pas retrouvé vivant. »
Théodile posa le harpon. « Tu la défendais, tout à l’heure. Est-ce qu’elle veut te manger, ou coucher avec toi ?
— Les deux, probablement, grommela Damiel. Elle sait qu’elle n’aura pas le second si elle tente le premier, cela dit. Pas même juste une jambe. »
Théodile le regarda d’un air atterré. Damiel rougit. « Quoi ? Au moins, elle a demandé, et elle a écouté quand j’ai refusé.
— Elle doit être vraiment très belle, commenta Théodile. Tu es sûr que je ne dois pas lui rendre ceci ?
— Tu plaisantes ? Si ce sont des dettes qui t’ont chassée de la ville, il suffirait sûrement à tout rembourser. »
Théodile fit un pas en avant, menaçante. « Tu penses vraiment que je vais te laisser ici tout seul à te faire séduire par une sirène ? Non. Elle fait preuve de plus de bon sens que toi, c’est dire. Elle devra me convaincre. »
Une fois la décision prise, impossible de la faire changer d’avis. Damiel se demanda, pas pour la première fois, si un grand frère se serait montré plus indulgent. Probablement pas.
***
Les cadeaux continuèrent d’arriver, à raison de un par semaine, tantôt pratiques, tantôt somptueux, parfois les deux : un manteau d’écailles doublé d’une fourrure blanche et douce ; un filet à poisson d’une matière si solide qu’il résisterait même aux pires intempéries ; une cassette serties de pierres précieuses, contenant des bracelets et des boucles d’oreilles de corail.
Vers le milieu de l’automne, l’Ebertine parut à nouveau au loin. Damiel portait l’écaille d’Ulphidorise attachée à une ficelle sous sa tunique, mais il ne douta pas un instant que celle-ci les accompagna depuis les profondeurs, sans se montrer.
Cette fois, l’Ebertine leur apportait un petit voilier, nommé la Dulcinée, et Claudéon.
« J’avais seulement signé pour quelques mois, en remplacement, et le neveu du capitaine s’est proprement remis. Ils n’ont pas besoin de mains inutiles à bord, se justifia-t-il.
— Les dangers, commença Damiel.
— Si vous y arrivez, pourquoi pas moi ? Et vous aurez besoin de quelqu’un qui sait naviguer. Portance est loin, avec une si petite voile. »
L’aide serait bienvenue, mais Damiel était réticent à partager son île. Combien d’autres viendraient, tentés par l’aventure ?
« Personne, l’assura Claudéon. Un autre navire, le Bienveillant, a été retrouvé presque vidé de son équipage, le mois passé. Ils ont navigué trop près. »
Damiel pâlit. Est-ce qu’Ulphidorise avait participé à la chasse ? C’était fort possible, en l’absence d’offrandes pour la nourrir. Elle n’appréciait pas beaucoup le poisson.
« Et Edmore ? demanda-t-il enfin.
— Un autre maître l’a vu travailler, lui apprit Claudéon. Il négocie avec le vieux porc pour récupérer son contrat d’apprenti. Évidemment, il refuse, mais ce nouveau teinturier est assez influent. Il arrivera peut-être à quelque chose. »
Damiel s’effondra presque de soulagement. Avoir abandonné Edmore lui pesait, surtout au vu de tout ce que ce dernier faisait pour lui, convainquant Théodile et Claudéon de l’aider de cette manière. Claudéon lui donna une tape sur l’épaule.
« Allons-y ! »
***
Une fois que Claudéon vit les trésors accumulés dans leur cabane – qui ne méritait plus guère ce nom, tant elle avait grandi et était devenue agréable – le convaincre de repartir devint impossible. Il rit plus fort encore que Théodile à son histoire. Pire, il lui demanda, heureusement en privé, comme s’était passé son « interaction » avec la sirène. Damiel crut fondre d’embarras.
« N’essaie pas de t’en approcher, prévint-il tout de même. Ni d’elle, ni d’une autre. Elle m’a pris d’affection, mais elle aurait aussi bien pu décider de me dévorer, après tout.
— Je ne compte pas me mettre en danger, assura Claudéon. Mais si elle a une sœur qui veut tenter le coup…
— Elle ne verrait pas de mal à te vendre contre quelque avantage, ou, tu sais, juste un morceau. »
Cela suffit heureusement à refroidir le marin, bien qu’il soupire après des jolies femmes-poisson. Théodile dut lui rappeler, à lui aussi, que toutes les sirènes n’étaient pas toutes femelles, « aussi jolies soient-elles ».
Même avec trois bouches à nourrir, ils commençaient à être assez bien installés pour être confortables, du moins autant que faire se pouvait. Ils travaillaient dur pour s’assurer un hiver décent, Damiel se concentrant sur l’aubelle pour avoir de quoi commercer. Théodile lui construisit un atelier, non loin du lac pour avoir accès à de l’eau en abondance, où il saurait un jour teindre ses propres fils et tissus.
Lors des derniers jours de leurs préparatifs, alors qu’ils planifiaient un bon repas pour marquer le solstice qui approchait à grands pas, Théodile prit Damiel à part.
« Nous ne pouvons pas continuer d’accepter les cadeaux de ta sirène sans rien donner en retour, déclara-t-elle. Elle a démontré sa ténacité, pour sûr. Il est temps que je lui parle.
— Elle ne s’est plus montrée depuis ton arrivée », soupira Damiel qui regrettait beaucoup le point de vue toujours très original de la sirène sur ses propres recherches, tout comme sa fascination pour les couleurs. Il avait tant à lui montrer depuis !
Théodile haussa les épaules. « Tu sauras mieux que moi comment lui faire comprendre que nous devons passer à une autre étape. »
Damiel se gratta le menton. « Eh bien, je pourrais lui laisser des offrandes…
— N’a-t-elle pas assuré qu’elle les refuserait ? Et puis, cela me semble aller vite en besogne. Non, je veux lui parler d’abord.
— Alors, attends-la simplement à la crique, suggéra Damiel. Elle y dépose ses cadeaux toutes les semaines le même jour. Si tu es présente, j’imagine qu’elle se montrera. » Il hésita. « C’est peut-être mieux que je t’accompagne.
— Tu vas te tenir loin, refusa Théodile. Je dois discuter avec elle en priver.
— Tu n’as pas besoin de t’inquiéter de ses intentions ! »
Théodile haussa les sourcils. Damiel rougit. Il ne se laissait habituellement pas marcher sur les pieds, mais avec sa sœur – comme avec sa sirène – il restait démuni.
« Fais juste attention, d’accord ? » soupira-t-il.
Elle parvint à lui faire comprendre d’un regard qu’il n’avait aucune leçon à lui donner sur le sujet et, qu’après tout, elle se retrouvait dans cette situation à cause de lui. Damiel n’insista pas.
Le jour du cadeau, Théodile partit à l’aube pour s’assurer de ne pas manquer la sirène, portant le manteau d’écailles et les boucles d’oreilles, armée du harpon. Damiel ne prit pas la peine de se rendre jusqu’à son atelier : il était bien trop inquiet et incapable de se concentrer. Il aida plutôt Claudéon à mettre les courges sous huile dans des bocaux pour tenir l’hiver, puis à désherber le potager, puis à réparer les pièges.
Théodile revint en milieu d’après-midi, avec un énorme poisson argenté qui suffirait largement à les nourrir tous les trois. Damiel se retint tout juste de lui sauter au cou et s’occupa à la place à écailler et vider la bête.
« Et donc ? demanda-t-il d’un air pas si détaché.
— Elle nous amènera du poisson en hiver et adore les œufs de poule. Elle les gobe tout crus. Oh, Claudéon, elle s’assurera que tu puisses passer pour aller chercher des vivres, tant que tu es là en temps et heure. »
Claudéon eut un sourire ravi. « J’aurais bravé les bancs de sirène mais c’est certainement une bonne nouvelle !
— Si tu te laisses séduire par la même, je t’offrirai en pâture, répondit Théodile sur le même ton.
— Ah, tu n’es pas obligée de le prendre comme ça ! J’aurais juste apprécié l’un ou l’autre baiser, promis. »
Ils se chamaillèrent sans piquant, bon enfant, leur échange masquant le soulagement général de ne plus être complètement isolés de la côte et dépendants du bon vouloir d’un seul navire.
« Nous pourrons trouver acheteurs directement parmi les membres de la guilde des teinturiers, songea Damiel à voix haute. Cela ne fonctionnera pas à long terme, cependant. Je veux bâtir ici mon propre atelier et garder la majorité de l’aubelle moi-même.
— Avec un peu de capital, nous pourrons ramener des moutons, filer nous-mêmes de la laine, suggéra Théodile. L’an prochain, au lieu d’aubelle, tu pourrais vendre du fil déjà teint.
— Je ne sais pas m’occuper de moutons, protesta Damiel. Aucun de nous ne connaît le travail de la ferme pour produire davantage que ce que nous avons déjà, et l’hiver sera rude.
— J’ai quelqu’un en tête, admit Théodile. Une jeune femme qui voulait quitter la ferme familiale et sait filer la laine comme personne. Elle emmènera peut-être même quelqu’un avec elle.
— Plus de bouches à nourrir et à protéger des sirènes, protesta Damiel. Mon but en venant n’était pas de mettre tant de monde en danger ! »
Théodile posa une main sur son épaule. « Ce que tu fais, petit frère, c’est nous offrir un endroit sûr où vivre. Sans toi, cette entreprise serait morte dans l’œuf : aucun de nous ne saurait extraire la teinte d’aubelle, et nous ne pourrions que la vendre jusqu’à ce qu’il n’en reste rien.
— Et toi ? dit Damiel, se tournant vers Claudéon. Tu es marin, pourquoi resterais-tu coincé ici sur une île ?
— Vous avez besoin de moi et la compagnie est meilleure que sur l’Ebertine, ça c’est sûr. Je pourrai toujours reparti quand vous serez établis, si je le souhaite, mais sans connexions j’avais peu de chances de trouver un bon poste. Les allez-retours toujours aux deux mêmes ports, peu pour moi.
— Tu préfères rester toujours au même endroit ? » s’étonna Damiel.
Claudéon rit. « Vivre sur l’île des sirènes ? Ça, c’est une aventure ! En plus, je suis en charge de mon propre navire, aussi petit soit-il. »
Damiel dut en convenir. Il n’avait pas tant de mal à comprendre ; même s’il n’aurait jamais tenté ce voyage dans d’autres circonstances, il avait, lui aussi, décidé que le risque en valait la chandelle. Il laisserait les autres faire leurs choix à leur façon.
Tout de même, à présent que Théodile avait parlé à Ulphidorise, il aurait pensé qu’il pourrait enfin la revoir.
« Elle a demandé quelque chose en échange ? s’enquit-il donc.
— Cela remplacera une partie des cadeaux qu’elle comptait offrir. Je lui ai parlé de la viande de mouton, aussi. Elle aimerait bien essayer.
— Théodile ! »
Elle rit. « Je suis désolée. » Elle posa une main sur son épaule. « Je vois bien qu’elle te manque, mais je ne voulais pas céder trop vite. J’aurais perdu de la valeur à ses yeux. Après l’hiver, d’accord ?
— D’accord », soupira Damiel.
Vraiment, il aurait cru avoir fui assez loin pour pouvoir prendre ses propres décisions. Mais il s’était noué d’amitié avec une sirène – il ferait cela à leur manière.
***
L’hiver fut rude. Ils étaient aussi prêts qu’ils auraient pu l’être, avec une maison de rondins bien bâtie avec une cheminée, des vêtements doublés et des couvertures, autant de nourriture qu’ils avaient pu en entasser, mais ils eurent froid, et faim. Claudéon fit le trajet vers le port deux fois, pour vendre l’aubelle séchée et ramener des denrées.
Il leur restait de l’argent, sans même avoir touché aux cadeaux somptueux d’Ulphidorise. Ils travaillèrent dur pour être aussi auto-suffisants que possible, pour agrandir la maison, préparer une étable. Lors de ses voyages, Claudéon avait pris contact avec l’amie de Théodise, Médeline, qui avait confirmé son intérêt.
Ils furent tous soulagé lorsqu’enfin, le printemps arriva.
Claudéon reprit la voile et, cette fois, Théodise l’accompagna. Damiel les regarda partir avec un serrement de cœur inquiet. S’il leur arrivait quoi que ce soit… Mais Ulphidorise les accompagnait. Elle les protègerait contre vents, marées, et autres sirènes.
Lorsqu’ils revinrent, ce fut avec quatre moutons, davantage de poules, et des caisses de matériel ; et, parmi eux, une jeune fille toute blonde et mince à la bouche rose, qui aurait presque pu passer pour une sirène elle-même, et qui regardait Théodise avec des étoiles dans les yeux.
Elle le salua timidement, sans oser le regarder en face. Il lui attrapa les mains et les serra très fort. « Merci de prendre soin de ma sœur, dit-il. Elle a l’air si forte, les gens en oublient qu’elle a besoin d’aide aussi. »
Médeline sourit d’un sourire qui illumina tout son visage, puis elle se glissa près de Théodise et lui prit la main.
Damiel eut la bonté de les laisser tranquilles ce jour-là, et le suivant. Mais le troisième jour, il donna un coup de pied amical à sa sœur. « C’est le printemps, ta belle nous a rejoints. Quand pourrai-je reparler à Ulphidorise ?
— J’irai la voir demain », promit Théodise.
Elle descendit à la crique à l’aube, et Damiel l’attendit, et attendit. Le soleil monta dans le ciel, puis redescendit, puis se coucha. À la nuit tombée, Théodise remonta vers leur maison.
Ulphidorise ne s’était pas montrée.
***
Ulphidorise n’avait jamais manqué un jour, durant toutes les semaines où elle était venue apporter ses présents, ce qu’elle avait continué – principalement en poisson – même lorsqu’elle leur servait également d’escorte. Damiel supplia Théodise d’y retourner le lendemain, et le jour suivant ; mais d’Ulphidorise, ils n’eurent aucune nouvelle.
Damiel ne parvenait plus à travailler, et à peine à manger et dormir. Il aurait dû insister. Il aurait pu la revoir tout l’hiver. Il avait écouté Théodise – la voix de la raison – et elle avait eu tort. Il aurait dû..
Il descendit lui-même à la crique chaque jour. Il ne parvenait à rien faire d’autre. Pour passer le temps, parce que même l’angoisse et l’inquiétude s’émoussent avec les jours, il raconta à la crique les histoires qu’Ulphidorise avait préféré. Il en inventa d’autres. Il en rajouta certaines, dont il se souvenait à peine ; il demanda aux autres de lui en raconter pour pouvoir les rapporter.
Il n’osa pas déposer de quoi manger là où Ulphidorise pourrait l’attraper. Il avait trop peur que l’offrande demeure là jusqu’à pourrir ou, pire, qu’une autre sirène ose s’approcher pour s’en saisir.
Après un mois, enfin, il dut se rendre à l’évidence. Ulphidorise ne reviendrait pas.
Dévasté, il se rendit une dernière fois à la crique, laissant sans honte les larmes rouler sur ses joues. Alors qu'il s’en approchait, il entendit pourtant du bruit – un clapotement, un rire – et il se prit à espérer. Il se mit à marcher plus, vite, puis à courir.
Cependant, ce n’était pas Ulphidorise qu’il trouva là ; mais un couffin, coincé assez haut sur le sable pour ne pas être atteint par la marée, dans lequel gazouillait un bébé.
Damiel en resta bouche bée. S'agenouillant, il vit qu’il s’agissait d’un nouveau-né, une petite fille nue d’à peine une ou deux semaines. Elle avait des traits fins, des toutes petites mains, et des petites jambes gigotant vigoureusement.
Elle avait dû être conçue l’été précédent, réalisa-t-il. Trop humaine pour vivre sous l’eau, malgré le pouvoir de sa mère. Mais pourquoi Ulphidorise ne s’était-elle pas montrée ? Était-elle trop faible ? Inquiète de sa réaction ?
Damiel laissa son offrande et prit couffin et bébé, le cœur empli de sentiments contradictoires.
Claudéon et Médeline poussèrent des cris ravis de surprise lorsqu’ils découvrirent l’enfant et, bien vite, Médeline se dépêcha de l’emmaillotter dans sa chemise la plus douce dont elle ajusta les manches, puis de traire la chèvre, utilisant un bout de tissu imbibé de lait pour la nourrir.
Théodile avait l’air aussi stupéfaite que Damiel. Ils s’assirent, côte à côte, sonnés. Après quelques minutes, Théodile se reprit et posa une main sur l’épaule de Damiel.
« J’appellerai les autres sirènes pour avoir des nouvelles, dit-elle. Je les joindrai d’une façon ou d’une autre. Prête-moi ton écaille, je parlerai en ton nom. Toi, concentre-toi sur la petite, et essaie de te reposer, d’accord ? »
***
Damiel prépara des œufs, une véritable poule à laquelle il tordit le cou et qu’il pluma, et un morceau de viande de bœuf séchée, les emballant dans un mouchoir propre pour les donner à Théodile. Celle-ci descendit vers la crique avec quelques-uns des cadeaux envoyés par Ulphidorise.
Puis Damiel attendit – à nouveau – sa fille sur les genoux.
La petite ondine, mi-sirène mi-humaine, avait un gazouillement adorable auquel il était difficile de résister et paraissait majoritairement humaine, avec seulement des fines branchies sur les côtes trahissant son ascendance mixte. Elle avait hérité du joli visage de sa mère, songea Damiel.
Il espérait si fort qu’il saurait la revoir.
Théodile remonta avant que le soleil ne monte à son zénith. Elle souriait.
Damiel se leva, allant à sa rencontre, le bébé sur la hanche. Elle lui prit la main et le mena jusqu’à la crique.
Ulphidorise l’y attendait, se léchant les babines pour nettoyer les dernières traces de viande.
Avec un cri de surprise et de soulagement, Damien donna la petite à sa sœur et courut vers Ulphidorise, tombant à genoux sur les galets pour lui prendre les mains, qu’il baisa chacune plusieurs fois.
« Oh, tu vas bien, tu es en bonne santé, s’écria-t-il. Ne me laisse plus pour si longtemps.
— Je devais trouver un cadeau approprié, corrigea Ulphidorise d’un air de magnanime tolérance.
— Tu nous as couverts de trésors !
— Des babioles. » Elle sourit d’un air satisfait. « D’ailleurs, elles étaient pour ta sœur, qui les a acceptées comme telles et m’a confirmé être convenables. Cette fois, le cadeau est pour toi.
— Tu as eu une fille », dit Damiel, embrassant ses mains une nouvelle fois. « Quel autre cadeau me faudrait-il ? Ta présence suffit.
— Il faut faire les choses correctement », insista Ulphidorise.
Elle détacha de sa taille une pochette de cuir écarlate, qu’elle ouvrit pour lui présenter. Elle contenait des gemmes écarlates, brillant de tous les feux, d’une couleur plus intense encore que l’aubelle. Damiel les effleura d’un doigt.
« Elles se trouvent dans un gisement sous-marin, expliqua Ulphidorise. Je me suis arrangée pour me faire attribuer la zone, cela a pris un peu de travail. Elles iront bien avec tes couleurs, tu vois ? En fine poudres, nous les utilisons nous-mêmes. »
Elle lui montra l’envers du cuir, qui était d’un brun plus terne. Damiel la fixa du regard, presque plus sonné encore qu’en découvrant leur fille. La queue d’Ulphidorise se tordit nerveusement.
« Tu n’aimes pas ? » demanda-t-elle d’une voix qui, pour une fois, sonnait moins confiante que d’habitude.
Damiel ferma la pochette avec soin et l’attacha à sa propre ceinture. Puis il reprit les mains d’Ulphidorise et les baisa avec ferveur. « Tu es la personne la plus incroyable, la plus merveilleuse que j’aie jamais rencontré et je veux rester à tes côtés pour toujours. »
Cette fois, ce fut Ulphidorise qui rougit.
***
Ils se marièrent l’été suivant, dans la crique, la fête débordant sur la terre et sous l’eau. Les sœurs d’Ulphidorise nagèrent dans les eaux plus profondes et chantèrent, juste assez pour pousser quelques-uns à avancer de quelques pas dans l’eau, pas assez pour qu’ils s’y noient. Elles offrirent à Théodile et Médeline des bracelets d’or et quelques baisers ; et à Ulphidorise, cinq mâles en guise de courtisans. Une femme a, après tous, ses besoins.
Damiel ne leur en tint presque pas rigueur et offrit en échange une vache entière à chacune – grâce à l’argent investi de Théodile, grâce à quelques-uns des cadeaux d’Ulphidorise. Elles apprécièrent grandement le goût et furent un peu réconciliées à l’idée de leur sœur choisissant un humain.
« Au moins, il fera un serviteur correct, s’il t’amène mieux que du poisson. T’offrira-t-il aussi de la chair humaine ? » demandèrent-elles ?
Ulphidorise les ignora. Le bœuf était meilleur, avait-elle décidé.
Ulphidorise elle-même rayonnait, ses cheveux coiffés de tresses et ornés de pierres précieuses, ses lèvres et les tétons de ses appâts peints de rouge, ses écailles brillant de toutes les couleurs, bleue, or, vertes – et, bien sûr, rouges.
À la fin de la cérémonie, elle entraîna Damiel sous l’eau, et partagea avec lui son air, enroulant sa queue autour de lui. Toutes ses sœurs regardaient, et ses cinq courtisans. Elles firent des commentaires lorsqu’elle le déshabilla. Ulphidorise leur montra chacune de ses qualités et chacun de ses défauts.
« Regardez, ses muscles, si étranges, et ses chevilles si fines. Ici, il a une tache noire, cela s’appelle un grain de beauté. Il en a un autre là, à l’intérieur de la cuisse, et il frissonne toujours lorsque je le caresse ainsi. »
Elle fit la démonstration. Ses sœurs approuvèrent avec ravissement.
« Regarde, il devient rouge, gloussèrent-elles.
— Ne le touchez pas, il est à moi », gronda Ulphidorise. Mais elle était secrètement enchantée de leur intérêt.
Elle l’avait trouvé en premier, mais il était certainement fascinant. Ses sœurs s’en rendaient compte à présent. Tant pis pour elles.
Ulphidorise tira Damiel contre elle, lui écartant les jambes. Elle lui mordit le cou parmi ses baisers, pour goûter un peu de son sang. Il gémissait de façon charmante. Elle avait tant envie de le dévorer, mais alors, elle ne l’aurait plus.
Elle se contenta de son plaisir, et en pris beaucoup, elle aussi.
***
Damiel avait laissé la petite à sa sœur et était descendu montrer à Ulphidorise les résultats éclatants des teintures au pigment de pierre. À son grand dépit, ses cinq courtisans l’avaient accompagné et nageaient parmi les rochers, montrant de temps en temps un joli visage ou une poitrine menue.
Ulphidorise se glissa près de Daniel sur la berge et commenta avec plaisir les échantillons qu’il lui montra. Damiel, pourtant, avait du mal à ne pas se laisser distraire. Il y avait toujours un courtisan contre Ulphidorise, et les autres, rôdaient. L’un d’eux, à la queue toute bleue, vint même caresser les appâts de la belle sirène et, voyant le regard de Damiel sur lui, alla les embrasser à pleine bouche.
Damiel se détourna, écarlate – et blessé.
Et puis il glapit. L’un d’eux l’avait carrément mordu ! Il se leva, titubant en arrière, un mince filet de sang coulant de son mollet. À son soulagement, Ulphidorise se redressa et attrapa le fautif par les cheveux, le giflant une fois, deux fois, trois fois, jusqu’à ce qu’il geigne de douleur, ses joues écarlates et ses yeux remplis de larmes.
« Il est à moi ! siffla Ulphidorise. Personne d’autre n’a le droit de le goûter.
— Nous aussi, nous sommes à toi », protesta la sirène en pleurant.
Malgré sa colère et sa propre humiliation, Damiel avait du mal à lui en vouloir. Elle avait l’air si pitoyable, avec ses cheveux défaits et ses joues gonflées, son souffle court et – il détourna les yeux, rouge à ton tour. Difficile de se souvenir que la sirène était mâle lorsqu’elle avait des appâts pareils.
« Et il nous ignore, continua la sirène. Ne devrait-il pas te servir comme nous ? Ne devrions-nous pas te divertir ensemble, parfois ? »
Ulphidorise parut réfléchir. « J’apprécie toujours un bon spectacle », dit-elle enfin, avant de se tourner vers Damiel.
Damiel la regarda en retour sans comprendre. Elle vint enrouler sa main autour de sa cheville. « Nous rejoindrais-tu dans l’eau ? Accepterais-tu de nager avec mes courtisans ? »
Damiel vira à un rouge plus intense encore. Il connaissait cette expression chez Ulphidorise et, quand elle parlait de nager, elle ne lui demandait pas de s’arrêter là.
(Après tout, à leur mariage, elle lui avait aussi demandé de nager avec elle devant ses sœurs. Il ne risquait pas d’oublier.)
Pourtant, elle faisait tant d’efforts pour s’adapter à son époux humain. Elle changeait son régime alimentaire, bien sûr, mais faisait aussi toujours attention à sa voix – ce qui lui demandait une concentration constante, avait-il découvert. Il pouvait bien, lui aussi, faire un effort.
Il hésita pourtant. « Ils ne me feront pas de mal ? demanda-t-il doucement.
— Pas de morsure, pas de noyade, ni aucun autre mal, promit-elle. Tu es à moi. »
Et donc, elle seule avait le droit de s’en prendre à lui. Damiel s’agenouilla dans l’eau et l’embrassa. « Si tu me le demandes, alors, je viendrai. »
Il retira ses vêtements, qu’il laissa au sec haut sur les galets. Puis, timidement, il descendit dans l’eau. Celle-ci était moins froide ici qu’ailleurs – une des nombreuses raisons qui attiraient le banc de sirènes près de l’île de l’Aube – mais il frissonna néanmoins lorsque celle-ci monta à sa taille. Ou, peut-être, lorsque la première sirène s’approcha, nageant, le long de ses cuisses, ses écailles glissant contre sa peau.
Damiel se mit à nager. Les quatre autres les rejoignirent. Elles touchèrent son torse plat, ses jambes – elles étaient fascinées par ses jambes – sa peau lisse et chaude, ses fesses, ses pieds – son sexe. Les cinq sirènes mâles le caressèrent, partout, alors qu’Ulphidorise, les regardait avidement.
Damiel ne se plaignit pas trop.
***
Les magnifiques teintes produites à l’île de l’Aube firent sensation et se vendirent à prix d’or. Un véritable atelier, construit par des artisans amenés par Claudéon, vit le jour. Ils aussi amenèrent sur l’île davantage de moutons et des vaches, dont les sirènes apprécièrent beaucoup la chair, et remplacèrent le voiler de Claudéon par un navire plus gros, engageant des marins courageux et enchantés d’être accompagnés par de jolies sirènes.
Même si celles-ci refusaient de les embrasser, et étaient mâles, elles étaient dotés d’appâts très charmants à regarder. D’ailleurs, certains marins échangèrent tout de même avec elles des baisers, et parfois un peu de chair, pour pouvoir les caresser. Tant que personne ne passait par-dessus bord, Claudéon s’évertua à les ignorer.
Les sirènes en question n’étaient pas les sœurs d’Ulphidorise mais ses courtisans. Après tout, Damiel se devait de gagner de quoi nourrir Ulphidorise et leurs enfants – un rôle important pour un mâle – et en tant que courtisans, ils ne sauraient être en reste.
(Les sœurs étaient bien plus dangereuses.)
D’autres teinturiers, jaloux, tentèrent de se glisser sur l’île pour voler de l’aubelle et le secret de la teinte au rouge plus profond encore que produisait à présent Damiel. Aucun ne posa pied sur la plage ; les sirène festoyèrent jusqu’à ce que plus personne n’ose à nouveau s’approcher.
Pourtant, Claudéon continua d’aller et venir sans être inquiété, au point qu’il fut accusé de sorcellerie. Il en réchappa d’une manière si incroyable que c’est une histoire en soi – l’histoire du jeune marin et de la noble veuve qui l’aida avec l’aide d’un fil d’or.
Edmore, devenu maître-teinturier, fit peser sa voix et son talent pour faire nommer Damiel au même titre auprès de la guilde, au vu des pigments magnifiques que lui seul savait fournir. Ulphidorise accepta ce titre comme son paiement pour les rejoindre également sur l’île, en tant que sixième courtisan. Edmore rougit beaucoup. Damiel aussi. Aucun des deux ne protesta
Les années passèrent, une, puis deux, puis sept. Ulphidorise donna à Damiel trois fils et quatre filles, tous ondines, presqu’humains, trop beaux et à la voix trop douce. Il leur apprit à tous l’art des couleurs et le bon sens ; Ulphidorise leur apprit la musique et à ne pas se laisser faire.
Avec les années, ses écailles se teintèrent doucement de blanc, alors que les cheveux de Damiel viraient au gris. Ils portaient des bagues aux doigts, leurs mains enlacées. Damiel, parfois, descendait encore nager avec elle dans la crique. Les autres courtisans – Edmore compris – l’accompagnant de temps en temps.
Un soir, alors que le soleil se couchait, Ulphidorise mit sa tête sur ses genoux et soupira doucement. « Quand j’aurai fermé les yeux, dit-elle, tire-moi tout à fait sur la rive et ouvre-moi le ventre. Donne mes boyaux à Isoline, notre petite-fille. »
Damiel prit ses mains, et les embrassa. Puis il se pencha, et embrassa aussi son front, puis ses lèvres. « Quand viendra mon tour, nos enfants glisseront mon corps dans l’eau de la crique, en offrande à tes sœurs, dit-il. J’aurais voulu que ce soit toi, mais à défaut, elles se régaleront de ma chair. »
Ulphidorise sourit, et elle se mit à chanter. Si Damiel n’avait pas déjà été séduit, il l’aurait suivie jusqu’au bout de son chant et aurait fermé les yeux en même temps qu’elle, alors que le soleil disparaissait à l’horizon.
***
Avec les boyaux d’Ulphidorise, Isoline fit des cordes pour sa harpe. Lorsqu’elle accompagnait le navire de son cousin, en s’éloignant et en s’approchant de l’île, elle joua et chanta, et le son produit par les cordes ressemblait tant au chant d’une sirène que celles-ci les laissaient passer. Elle navigua plus loin que quiconque avait jamais été, payant son passage avec la musique de sa harpe.
Elle en rapporta de nombreuses histoires, des chants incroyables et épiques, parfois appris d’autrui, parfois qu’elle avait composés elle-même.
Damiel vit son île prospérer, ses enfants et petits-enfants riches tant en biens qu’en esprit. Lorsqu’il sentit venir la fin, il leur répéta ce qu’il avait promis à Ulphidorise.
Les sept ondines, et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants – car Damiel avait vécu très longtemps – firent une longue procession allant de leur village vers le port. Un large demi-cercle de la crique avait été préservé pour les sirènes. Le corps de Damiel y fut porté dans une litière bordée de fils d’or.
Ses filles et ses fils ouvrirent alors son linceul. Dessous, le corps était nu et lavé de frais. Doucement, ils le firent glisser vers les sirènes qui attendaient.
Ces dernières le reçurent avec beaucoup de respect et chantèrent la vie de Damiel, accompagnées par la harpe d’Isoline et les instruments des autres ondines. Puis, la cérémonie terminées, elles l’entraînèrent dans les profondeurs, et l’eau se teinta de rouge alors qu’elles festoyaient.
***
Il était une fois une île rouge, une sirène à la queue rouge et un teinturier spécialisé dans les pigments rouges. On appelait l’île : l’île de l’Aube, à cause des racines incroyables d’une plante vantée pour produire une teinture d’une variété unique de rouge – la Belle de l’Aube.
Non, on l’appelait ainsi à cause de la teinte rouge de l’eau, causée par les incroyables pierres qui produisaient un écarlate plus beau encore. Non, l’eau était de cette couleur parce que les habitants de l’île, encore à ce jour, ne disposaient pas de crypte. À la place, ils faisaient offrande de leurs morts aux sirènes et, en échange, celles-ci venaient s’échouer en fin de vie sur les rochers du port, leur laissant récolter leurs boyaux, avec lesquels ils fabriquaient des cordes, dont la musique était si belle, si fascinante, qu’elle trompait même les sirènes et protégeaient les navires des musiciens qui en jouaient.
Ce qui est certain, c’est que lorsqu’on demande aux habitants de l’île, descendants de Damiel, comment s’est bâti leur empire marchand malgré la présence de bancs de sirène, voici l’histoire qu’ils racontent. C’est aussi la raison qu’ils donnent pour la qualité incroyable de leurs ménestrels.
Ils vous proposent aussitôt d’acheter une flûte en os de sirène ou un tambour en peau de sirène, mais sans garantie que ceux-ci éloignent leurs bancs ; en effet, si vous les testez, ils ne vous protègeront pas, et personne n’y croit vraiment. Sûrement, ce sont des faux.
Pourtant, les sirènes n’attaquent pas les navires de l’île de l’Aube, et ils y ont toujours un ménestrel. D’ailleurs, les ménestrels aubiens sont connus pour charmer bien des gens, comme le feraient des renards, des fées – ou des sirènes.
Il était une fois une île, un garçon et une sirène, et leurs enfants, et leurs petits-enfants. Bien des chants racontent leur histoire. Ceci est l’un d’entre eux.
