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La fille du maître d'école

À Avalon, de nombreux petits villages avaient poussé le long du fleuve Silence, du pied des montagnes au bout de la vallée, là où celle-ci devenait plaine. Le gibier y était abondant, la terre aussi fertile que le ventre des femmes.
Rémi était le septième fils de l’aubergiste. Adolescent, il était jeune mais sans argent, et désespérait d’attirer l’attention de Louise, la fille du maître d’école.
Louise n’était pas la plus jolie fille du village, ni la plus gracieuse, ni la plus riche, et elle avait de drôles d’idées sur ce qu’une femme pouvait ou devait faire. Pourtant, Rémi ne voyait qu’elle et rêvait après son parfum de fleurs.
Ignorant tout de l’art de faire la cour et manquant d’assurance, il n’osait l’aborder. Il décida donc, avec toute la logique des jeunes garçons, qu’il devait au moins gagner quelque qualité avant de lui parler ; et qu’une meilleure forme physique serait un bon point de départ.
Il se rendit donc à l’étang avec quelques amis pour s’y baigner, profitant de la chaleur de l’été pour y nager vigoureusement alors qu’ils s’éclaboussaient. Après un mois à s’y rendre chaque jour, il sentit son endurance s’améliorer ainsi que son souffle, et sa bonne humeur le faisait siffloter alors qu’il aidait ses frères à l’auberge.
Cependant, lorsque l’été s’étiola pour faire place à l’automne, les autres furent moins enclins à le suivre ; il se retrouva à aller seul en forêt. Peu lui importait : l’étang ne se trouvait pas loin du village et il n’avait pas peur du sous-bois. Il profita de sa solitude pour ôter ses vêtements pour nager. Ainsi, il les trouvait secs lorsqu’il voulait rentrer, plutôt que d’utiliser son bon pantalon lorsqu’il rentrait à l’auberge, le temps que l’autre sèche.
Et un soir, alors qu’il rentrait, les cheveux humides et sa chemise collée à son torse, il se sentit observé.
Inquiet, il accéléra le rythme de son pas. Le soleil était encore haut dans le ciel mais, brusquement, les branches d’arbres semblaient se refermer sur la forêt, comme autant de barreaux d’une prison. Son cœur battait vite ; la gêne que lui causait cette peur sans fondement lui fit monter le rouge aux joues ; et il se mordait la lèvre, un tic qui le prenait chaque fois qu’il était nerveux.
Un rire grave venant des buissons le fit tressaillir. Il s’arrêta. Puis, lentement, il se tourna. Un corps mâle et musclé se détachait d’un tronc d’arbre, la peau brune se différenciant à peine de l’écorce, les lourds sabots silencieux sur la terre meuble.
Rémi écarquilla les yeux : il savait que des faunes rôdaient dans la forêt, mais celui-là n’était pas comme les autres. Il était plus sensuel encore ; son odeur musquée lui faisait venir des papillons dans le ventre ; et son sourire le fit rougir davantage.
« Qui êtes-vous ? demanda-t-il d’un ton étranglé.
— Qui crois-tu que je sois ? »
La voix du faune était aussi rauque et chaude que son rire. Rémi n’eut alors plus de doute : Pan en personne se tenait devant lui. Il s’inclina maladroitement pour lui rendre hommage et Pan pencha la tête de côté pour l’accepter.
« Tu viens souvent dans ma forêt, dit-il. Pourtant, jamais tu ne m’as payé le moindre droit de passage, alors que tu me tentes en glissant nu dans l’eau. Me donneras-tu un baiser pour compenser ? »
Rémi rougit. Des gouttes d’eau coulaient encore de ses cheveux et il se rappelait trop bien de la sensation de l’eau sur sa peau, alors qu’il nageait en tenue d’Adam dans l’étang.
« Monseigneur, je suis désolé, dit-il avec autant d’assurance qu’il put en trouver, mais ce bois n’est pas à vous. Vous êtes le seigneur des forêts, je le sais, mais celle-ci appartient au comte, à qui ma famille paie déjà un tribut. Sûrement, vous ne voudriez pas que je paie deux fois ? »
Et sur ces mots, il s’inclina à nouveau, inquiet de l’offenser. Heureusement, Pan se contenta de rire.
« Je ne demande qu’un baiser. Ce n’est pas là un lourd paiement. »
Rémi secoua la tête, les joues rouges. Il connaissait la réputation de Pan ; il savait qu’un seul baiser pourrait le perdre. Il ne voulait pas s’abandonner entre les bras du faune, pas alors que Louise était peut-être à portée de main…
« Que dirais-tu alors d’embrasser une autre partie de mon corps ? Je te laisserai choisir laquelle à ton bon vouloir, mais chacune ne pourra servir qu’une fois. »
Soulagé de ce compromis, Rémi acquiesça. Pan ouvrit les bras.
« Fais ton choix. »
Rémi sentit à nouveau ses joues brûler et baissa les yeux, mortifié. Il se reprit néanmoins et, sous le regard amusé du faune, attrapa sa main pour en embrasser le dos.
« Voilà.
— Merci, je suis satisfait… pour cette fois. »
Pan s’écarta du chemin pour le laisser passer, sans le quitter des yeux. Rémi profita de l’ouverture pour se précipiter vers le village sans oser regarder en arrière, même un instant.
Dans son ventre, les papillons continuaient de s’agiter.

~ ~

La seconde fois qu’il croisa Pan, il embrassa son autre main ; la troisième, son avant-bras. En ce faisant, il dut se rapprocher fortement du faune, qui n’hésita pas à caresser sa taille.
« Bas les pattes ! glapit Rémi.
— Je t’ai vu regarder une jolie fille l’autre jour, dit Pan sans bouger le moins du monde. Est-ce là ta fiancée ? »
Rémi soupira, trop abattu pour s’inquiéter d’avoir été suivi jusqu’au village. Il n’avait toujours pas osé aborder Louise.
« C’est la fille du maître d’école, n’est-ce pas ? demanda Pan. As-tu de belles lettres ? »
Rémi baissa le nez, honteux, car il avait une main maladroite.
« Essaie de les travailler, conseilla le faune. Même si tu n’arrives à rien, elle te trouvera courageux d’essayer. »
Bien qu’il ne soit pas convaincu, Rémi décida de suivre ce conseil. Pourtant, il n’avait pas beaucoup de temps à perdre sur les bancs de l’école : si son père le trouvait inutile à l’auberge, il l’enverrait travailler les champs. Un septième fils ne pouvait pas trop flâner.
Il commença donc à se lever tôt pour s’occuper des tâches qui lui incombaient et veillait tard, à la lumière du feu de la salle commune, pour faire ses devoirs. Une fois par semaine, au moins, il se rendait à l’école pour faire vérifier ses résultats.
Après une semaine, alors qu’il désespérait de ne voir aucune amélioration dans son écriture, une silhouette vint lui cacher la lumière. Il l’aurait reconnue entre mille : c’était celle de Louise.
« Tu as besoin d’aide ? » demanda-t-elle d’un air engageant.
Rémi balbutia une réponse, il ne savait pas trop quoi ; cela devait être correct, cependant, car elle s’assit à côté de lui.
« Je vais te montrer. »
Un sourire vint lui étirer les lèvres, ce soir-là, et tous les soirs suivants, car Louise continua de venir, une fois par semaine, passer une heure avec lui.

~ ~

Il remercia Pan la fois suivante en pressant fort ses lèvres contre son épaule. Enivré par l’odeur musquée du faune, il ne s’offensa pas lorsque celui-ci le prit à nouveau par la taille.
« Je suppose que tu as suivi mon conseil ?
— Elle me parle ! » s’émerveilla Rémi.
Son enthousiasme fit rire Pan, d’un rire qui le fit frémir et reculer à nouveau.
« La prochaine fois, effleure le bout de ses doigts. Il ne faudrait pas qu’une amitié s’installe sans qu’elle soit troublée. »
Rémi rougit et fila vers le village. Il commençait à faire trop froid pour continuer de nager. Il ne croiserait sans doute plus Pan aussi souvent.
Pourtant, il suivit à nouveau son conseil, et fut récompensé en voyant Louise rougir, ce qu’elle faisait joliment. Lorsque son père lui demanda de faire le stock de petit bois pour l’hiver, il ne refusa pas.
Chaque fois qu’il sortait du village, Pan surgissait, comme s’il l’attendait. Il embrassa son autre bras, puis son autre épaule ; et le roi des faunes continua de l’aider. Il lui fit réciter ses leçons, puis il lui apprit un poème pour sa belle, il lui prêta même un livre pour qu’il s’exerce à la lecture.
Lorsque Rémi voulut le lire, il fut très heureux de ne l’avoir ouvert que seul dans sa chambre : les contes écrits là auraient offensé son père et sa mère – ou pire, fait rire ses frères.
Il cacha le livre sous son matelas, mais continua à le lire en secret, un peu tous les soirs. Il sentit les papillons revenir alors qu’il lisait l’histoire de Pan séduisant un berger, ou celle de deux faunes enlevant une jolie fille pour lui faire découvrir les joies du sexe entre eux. Cela le gêna fort, mais lui apprit à lire plus vite, et cela en valait la peine quand Louise le félicitait.
Alors que celle-ci souriait en l’écoutant lire un poème à voix haute, Rémi n’y tint plus : il abaissa le livre, leva la tête, et pressa ses lèvres contre celles, rose, de Louise.
Les joues de la jeune fille devinrent aussi roses que ses lèvres. Le cœur de Rémi battit très fort : elle ne reculait pas !
« As-tu déjà un cavalier pour la fête de l’automne ? » demanda-t-il, sa bouche fonctionnant avant qu’il ait le temps de la retenir.
Louise sourit, timide.
« Je pense que oui, à présent. »
Ils s’y rendirent main dans la main, et Rémi fit danser la jolie Louise pendant toute la soirée. Elle avait le souffle court et les joues roses, les lèvres humides de boire de l’eau pour se désaltérer. Lorsqu’ils s’arrêtèrent un instant pour reprendre leur souffle, il l’entraîna derrière un coin, et il l’embrassa.
Cette fois, elle pressa ses lèvres en retour, et le cœur de Rémi en explosa presque de joie. Elle le laissa même lui tenir la taille et embrasser encore ses lèvres, puis son épaule, puis ses mains. Les papillons qui dansaient dans son ventre n’avaient, cette fois, rien à voir avec Pan.

~ ~

Le lendemain, cependant, alors que son père l’avait renvoyé ramasser du bois, il trouva à nouveau le roi des faunes qui l’attendait. Il serra son fagot contre lui comme pour se protéger.
Le faune ne dit rien, souriant avec patience. Il détaillait Rémi du regard sans la moindre honte, et Rémi savait qu’il connaissait son corps nu, parce qu’il l’avait vu nager dans l’étang.
Pan attendait. Rémi posa le fagot, puis s’agenouilla sur le sol froid. Il avait déjà embrassé ses épaules et son torse, ses bras et ses mains, même une fois son cou. Il rougit en posant cette fois ses lèvres sur le genou poilu du faune. Près de son oreille, le membre de Pan soulevait son pagne.
Rémi recula, récupérant son fagot. Pan lui sourit et le quitta sans un mot. Le jeune homme se dépêcha de rentrer à l’auberge. Plus tard, au soir, quand Louise le rejoignit, il l’entraîna à l’écart pour lui avouer ses rencontres avec Pan.
Il craignait le pire, il craignait le rejet ; mais Louise écarquilla les yeux et lui demanda des détails.
« Est-il aussi beau qu’on le dit ? A-t-il vraiment une voix à se mettre à genoux ? »
Gêné, Rémi lui expliqua que oui, sa voix était très sensuelle, et que sans être beau Pan était la créature la plus attirante qu’il ait jamais vue. Quelque chose, dans son maintien, dans sa façon de bouger, réclamait qu’on se donne à lui.
Louise l’écouta, fascinée, et posa tant de questions qu’il ne sut bientôt plus y répondre. Lorsqu’il mentionna le livre que Pan lui avait donné, elle réclama de le voir. Malgré son embarras, Rémi se retrouva assis sur son lit à lui faire la lecture.
Elle rougit en l’écoutant narrer comment David se caressait sous les yeux de Pan, elle se tortilla en entendant comment la belle Liz se laissait entraîner par les faunes… Rémi, lui, peinait à lire en la voyant avec les joues si roses, les yeux si brillants. Après le deuxième conte, il posa le livre et ravit ses lèvres, profitant de la douceur du lit pour mieux la serrer contre lui, la présence de Pan flottant autour d’eux.

~ ~

Cependant, la fois suivante où ils s’allongèrent ensemble, après s’être éclipsés de la salle commune sous le prétexte d’étudier, les baisers de Louise ne l’embrasèrent pas autant. Après quelques minutes à se caresser sans enthousiasme, la jeune fille soupira.
« Ce n’est pas pareil, n’est-ce pas ? Il manque quelque chose. »
Rémi la serra tout contre lui, mais il ne pouvait qu’être d’accord.

~ ~

Il était encore préoccupé en partant couper du bois pour la dernière fois avant l’hiver, la réserve étant presque pleine à présent. Néanmoins, il ne sut retenir un sourire en trouvant Pan ; et il s’agenouilla à nouveau, cette fois pour embrasser son sabot.
L’intérêt de Pan était aussi visible que l’autre fois, et en se penchant jusqu’au sol pour presser ses lèvres contre le sabot rugueux, Rémi rougit, parce qu’il le vénérait presque par ce mouvement, comme le roi des forêts, le roi des faunes qu’il était.
Pan l’aida à se relever, puis garda ses mains sur ses hanches ; Rémi frissonna.
« Tout se passe bien avec Louise ? » demanda le faune.
Rémi hésita trop longtemps à répondre ; le faune pencha la tête de côté.
« Quel est le problème ?
— Il manque quelque chose, je ne sais même pas quoi », avoua Rémi, honteux.
Pan rit, et son rire fit revenir les papillons, et le rouge aux joues du jeune homme.
« Si tu embrasses ma bouche, tu sauras ce qu’il manquait. »
Rémi protesta, parce qu’il avait déjà payé son dû pour cette fois, et Pan le cajola pour le convaincre, lui assurant qu’il ne devrait rien payer la fois suivante, sauf s’il le voulait. Entre ses bras, c’était difficile de le repousser, avec sa voix si suave et le souvenir des yeux fascinés de Louise alors qu’il lui racontait…
Pan se pencha, Rémi se mit sur la pointe des pieds pour attendre ses lèvres – et le faune commença à lui dévorer la bouche. Le jeune homme se cambra entre ses mains, et oui, c’était de ça dont il avait envie. Pourtant, il se sentit vide lorsqu’enfin Pan le relâcha, le nom de Louise résonnant dans sa tête.
« Raconte-lui de ma part », lui susurra le faune à l’oreille avant de disparaître entre les arbres.
Un nœud dans le ventre, cette fois, plutôt qu’un papillon, Rémi rentra au village, un pli soucieux lui barrant le front. Il invita Louise dans sa chambre ce soir-là et n’osa pas la regarder en face.
Il ne vit pas qu’elle non plus ne levait pas le nez.
Il lui raconta sa dernière rencontre avec Pan, et le trouble qui l’avait saisi. Ne l’entendant pas s’indigner, il finit par la regarder – et elle rougissait et se tordait les mains.
« Moi aussi, j’ai vu Pan aujourd’hui, et il m’a soumise au même tribut que toi. »
Ils fixèrent chacun un coin différent de la pièce, les joues rouges, se mordillant les lèvres.
« Il est très charmant, admit Louise.
— Très.
— Il me trouve jolie.
— Tu es jolie ! » protesta Rémi.
Louise sourit, et se pencha pour déposer un baiser sur sa joue.
« Tu es beau et gentil. »
Rémi sourit ; leurs mains s’enlacèrent. Bientôt, leurs lèvres se rejoignirent et, cette fois, aucun malaise ne les arrêta. Personne ne vint les déranger.
Le lendemain, Rémi aida Louise à sortir par la fenêtre et à rejoindre la maison du maître d’école, les cheveux ébouriffés et le sourire aux lèvres.

~ ~

Lors de la première chute de neige, alors qu’ils regardaient les flocons tomber, enlacés et heureux, Rémi soupira. Il n’avait plus croisé Pan et, à présent, les faunes passeraient de l’autre côté des montagnes pour l’hiver.
« C’est pour ça qu’il est venu nous voir tous les deux, songea Louise à voix haute. Il voulait qu’on pense à lui pendant les longs mois de froid. »
Rémi l’embrassa, songeant que si tel était le cas, le roi des faunes avait réussi.
Ils se retrouvèrent souvent, pour étudier ou pour s’aimer. Beaucoup de monde passait du temps à l’auberge pour se tenir compagnie mais, malgré le monde, les allées et venues de Louise ne passèrent pas inaperçues. Les gens du village sourirent en les voyant et commencèrent à parler d’eux plutôt que de lui et elle.
Aux premiers jours du printemps, leurs fiançailles furent fêtées ; un mois plus tard, les cloches sonnèrent pour leur mariage.
Après que le brave prêtre les ait bénis, ils dansèrent dans une clairière, honorant le renouveau et les esprits de la forêt, le soleil et leur amour. Quand la nuit tomba, des silhouettes plus grandes se faufilèrent parmi les noceurs, aux jambes poilues et à la voix sensuelles. Les faunes dansèrent avec les belles filles et les jolis garçons, entraînant ceux d’entre eux qui voulaient une nuit d’amour, donnant leur approbation à ce mariage de deux jeunes jouvenceaux.
L’un d’eux pourtant restait caché parmi les branches, sa présence palpable pourtant, et son regard fixé sur le couple. Rémi le vit et s’inclina, puis chuchota sa présence à l’oreille de Louise, qui fit la révérence en sa direction.
Ils rirent ensemble, les joues rouges sous son regard intense, s’embrassèrent une ou deux fois, puis s’éclipsèrent la main dans la main sans oser faire le moindre pas dans la direction de la forêt.
Dans le cocon de leur chambre nuptiale, Rémi embrassa Louise, et Louise Rémi. Ils se déshabillèrent et rougirent de se voir nus, puis sourirent, complices, et se serrèrent l’un contre l’autre sous les draps.
La suite de la nuit ne fut qu’à eux.
Et, le lendemain, ils trouvèrent un bel arc et des flèches pour Rémi, et des plumes et des livres pour Louise. Aucun mot n’accompagnait ces cadeaux, mais tous deux savaient de qui ils venaient.

~ ~

Ils attendirent avec impatience le retour de Pan après cette belle fête et ces présents, qu’ils chérirent par-dessus tous les autres. Rémi apprit à bander l’arc, Louise entama les livres ; certains avaient été prévus pour être lus entre les draps, à voix haute, alors que son époux la dévorait des yeux. D’autres traitaient des plantes et de la manière de les utiliser.
Mais Pan ne vint pas.
Ils s’établirent dans une maison à eux, dotée d’une seule pièce, alors que Rémi aidait toujours à l’auberge. Ils firent eux-mêmes leurs meubles, leurs tentures.
Pan ne venait toujours pas.
L’hiver avait été long et il leur avait manqué. Les contes lus par Louise ou Rémi faisaient plus encore peser son absence, tout comme les baisers avides de lui qu’ils se prodiguaient l’un à l’autre.
Aussi, un après-midi, alors que Rémi se mordillait la lèvre, Louise poussa un profond soupir.
« Je n’ai plus de champignons, cela fait si longtemps que je n’en ai pas mangé ! Pourrais-tu aller m’en chercher quelques-uns ? »
Rémi écarquilla les yeux. Il n’y avait plus beaucoup de parties du corps de Pan qu’il n’avait pas embrassées : mains et sabots, bras et pattes, épaules et genoux, front et lèvres…
Louise fit mine de ne pas le réaliser et le poussa dehors.
« Ne revient pas tant que tu n’en as pas un plein panier ! »
Rémi partit donc vers le bois. Timide, d’abord, il se cantonna à l’orée, mais aucun champignon n’y poussait, et il fut obligé de s’aventurer dans la forêt.
Pan l’attendait.
« Je pense qu’il te reste un tribut à payer. »
Rémi rougit et se mordit la lèvre plus fort, ce qui sembla beaucoup plaire à Pan.
« Et Louise ? demanda-t-il enfin, inquiet. Elle est mienne et je suis sien…
— N’est-ce pas elle qui t’a envoyé à moi ?
— Si, mais… — Ne te regarde-t-elle pas avec des yeux fascinés ? »
Rémi se figea, puis remarqua que Pan regardait par-dessus son épaule. Il se tourna pour voir Louise à moitié cachée derrière un arbre, les joues roses, qui les regardait.
« Tu ne peux tout de même pas décevoir la dame ? »
Le jeune homme bafouilla, rougit, mais posa le genou à terre. Pan attendait, souriant, rassurant. Rémi poussa son pagne et s’exclama en voyant le membre viril du faune. Il prit une inspiration et y posa les lèvres ; Louise retint son souffle. Il les entrouvrit ; elle poussa une petite exclamation fascinée. Pan se poussa lentement dans sa bouche et, cette fois, elle gémit.
Alors, il décida de continuer. Le membre avait un goût étrange sur sa langue. Alors qu’il refermait tout à fait sa bouche dessus, il entendit Pan gémir, et il gémit lui-même. Les papillons battaient follement des ailes dans son ventre. Il s’appliqua, maladroitement mais à la satisfaction de tous, et depuis son arbre, Louise continuait de les dévorer des yeux, adossée de tout son long contre le tronc rugueux.
Pan grogna un peu pour le prévenir, et tout fut fini ; il le but comme un nectar, aussi étrange qu’en soit le goût, et resta frémissant, à genoux sur l’herbe fraîche.
« Embrasse le donc, suggéra le faune à Louise d’une voix encore rauque. Ainsi, tu me goûteras. »
La jeune fille se précipita vers son bien-aimé pour obéir, car personne ne pouvait entendre la voix de Pan après l’amour et se refuser, et parce qu’elle aimait Rémi d’un vrai amour. Elle lui dévora la bouche comme elle l’avait dévoré des yeux, et eut un petit sourire satisfait lorsqu’il l’étreignit.
Pan sourit en s’éclipsant, les laissant se toucher derrière le paravent des branches d’arbre, puis s’allonger sur l’herbe, enlacés, bientôt nus.

~ ~

Il revint les trouver de nombreuses fois, dans la forêt à l’air libre ou, à l’occasion, dans leur chaumière. Après d’être croisés ainsi et de nombreuses touches de désir, Rémi s’offrit, et Louise aussi, puis eux deux ensemble.
Parfois, Pan s’absenta pendant de nombreux mois, pour vaquer à ses occupations, régner sur ses faunes et embrasser ses autres amants. Cependant, il revint souvent vers eux.
Rémi et Louise vécurent heureux, à deux, avec leur magnifique faune qui leur revenait de temps en temps. Ils eurent de nombreux enfants – le troisième que Louise porta fut un faune.

Fin




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