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La règle de trois

À l’époque où chaque ville se prétendait être un royaume et régnait sur les quelques terres alentours, il y avait une ville-état parmi les plus grandes, les plus prospères, située à l’endroit où trois rivières se rejoignaient pour former un fleuve. De nombreux marchands venaient de tout le pays se rassembler là, échangeant leurs biens contre d’autres venant de la mer, ce qui rendait la ville d’autant plus riche, et on pouvait y trouver des marchandises exotiques et rares à prix plus bas que partout ailleurs.

Malheureusement, le roi de cette ville était cruel, imposant de lourdes taxes aux marchands, à ses serfs, et à toute personne vivant dans son royaume pour n’importe quelle raison qu’il voulait inventer. La ville prospéra moins sous son règne, bien que son propre palais se voie couvert de feuilles d’or, des rubis gros comme un œuf d’oie sertis sur les pointes de ses tours, et même ses serviteurs portaient des tissus précieux et des soieries.

Plus encore que la richesse, cependant, le roi aimait sa fille unique. La reine était morte d’une terrible maladie dans son enfance et la princesse était tout ce qui lui restait d’une épouse bien-aimée. À dire la vérité, il n’avait pas été si cruel dans sa jeunesse, mais son tempérament s’était noirci à la mort de la reine.

Seulement avec la princesse retrouvait-il un peu de joie et de douceur. Lorsqu’elle était enfant, il joua avec elle, et lorsqu’elle grandit, il s’assura qu’elle avait les meilleurs tuteurs, les plus beaux atours, les compagnes les plus intelligentes et charmantes.

À vrai dire, malgré la méchanceté du roi, tout le monde voulait être en compagnie de la princesse, qui était belle et élégante, intelligente et cultivée ; et bien sûr, lui plaire signifiait que le roi se montrerait plus tolérable. Parce que son père tenait tant à elle et parce que tout le monde était sous son charme, les gens l’appelaient la Princesse Aimée.

À cause de cette situation cependant, la Princesse Aimée grandit dans un carcan de velours, sans voir la misère de la ville, sans entendre aucune critique au sujet de son père le roi. Elle vivait sans réaliser les malheurs existant autour d’elle et, plus tard, lorsqu’elle commença à deviner parfois la méchante humeur du roi, tout le monde autour d’elle lui assura qu’il était juste et bon, craignait la colère royale s’ils avouaient la vérité à la princesse tant chérie.

Enfin, la Princesse Aimée fut en âge de se marier. Le roi en était très inquiet, car il avait du mal à l’idée de partager sa fille avec un époux, et puis, qui donc serait digne d’elle ? Cependant, il avait toujours fait au mieux pour elle et comptait donc lui trouver le meilleur parti. De plus, elle ne partirait pas vivre au loin. Étant son héritière, tout époux rejoindrait donc leur famille, vivant dans le palais du roi, et deviendrait prince consort le jour où Aimée monterait sur le trône.

Le roi décida donc d’organiser une grande fête où il inviterait tous les princes de sa connaissance, des villes-état avoisinantes mais également de contrées lointaines, héritiers mais également seconds et troisièmes fils, car celui qui épouserait la princesse devrait renoncer à son propre royaume pour rejoindre le leur. Le royaume de ce roi, comme nous l’avons dit, était riche et son palais magnifique, et pour s’assurer de l’intérêt de tous et faire savoir à quel point la Princesse Aimée était un bon parti elle-même, il envoya les invitations sur des feuilles d’or contenues dans des enveloppes du plus fin papier, elles-mêmes déposées dans des cassettes ornées de pierreries.

Pour préparer la fête, il fit venir les meilleurs artisans pour décorer le palais, qui était pourtant déjà magnifique, ainsi que des jardiniers aux doigts de fée pour le décorer de fleurs délicates. Il fit aussi appel aux artistes les plus agiles, danseurs aux pieds légers et chanteurs à la voix d’or, musiciens et acrobates, sans oublier bien sûr des cuisiniers capables de produire le mets les plus fins, voulant mettre toutes les chances possibles du côté de sa fille tant adorée.

Une semaine avant la fête, alors que les préparations battaient leur plein, de nombreuses personnes entraient et venaient dans le palais, qui bourdonnait comme une ruche. Aussi, personne ne remarqua lorsqu’un artisan se glissa parmi les autres et se mit à circuler dans les couloirs.

Il avait l’air à sa place, à dire la vérité, ses vêtements propres et sa barbe huilée, son air sérieux et même une bague d’or à son doigt. Sur son pourpoint était brodée une chandelle, symbole de son métier, car il était cirier.

Petit à petit, cependant, il s’éloigna des couloirs les plus occupés où tant de monde travaillait à embellir encore le palais, et se dirigea vers la grande salle où trônait le roi. Ce dernier écoutait l’un de ses conseillers qui lui résumait l’avancée des préparations et tous deux furent fort surpris de son irruption. Un valet se détacha du mur.

« Monsieur, que faites-vous là !

— Je viens me présenter devant Sa Majesté le roi avec une humble requête, dit le cirier en s’inclinant roidement.

— Sa Majesté ne reçoit pas de requêtes, s’écria le conseiller.

— J’insiste pourtant, car il s’agit d’une question importante et qui ne saurait attendre », répondit le cirier en refusant de se laisser repousser.

Les gardes furent appelés, mais avant qu’ils n’arrivent, le cirier s’inclina à nouveau. « Je suis venu humblement demander à Sa Majesté la main de sa fille, la Princesse Aimée. »

Ses dires choquèrent tant le roi, le conseiller et mêmes les gardes que ces derniers s’arrêtèrent. Le cirier garda sa position inclinée, très sérieux, et continua.

« Je suis maître cirier depuis de nombreuses années et vends des chandelles de qualité, aux temples et aux maisons les plus nobles. J’ai quatre apprentis et nombre de compagnons reconnus de la guilde m’ont eu comme maître. Je suis un homme honnête et dévoué, qui prendra soin de votre fille. »

Son ton grave, son expression sérieuse, déboussolèrent complètement les gardes, qui regardèrent vers le roi sans savoir que faire. Le conseiller, les serviteurs, tous se tournèrent vers lui, choqués.

Le roi fixa le cirier pendant un moment. Puis, il se mit à rire. Et à rire ! son rire résonna sous le plafond, par la fenêtre ouverte, jusqu’aux jardins, au point que des oiseaux s’envolèrent de leur branche.

Le cirier s’empourpra, mais le roi continua de rire.

Et puis, petit à petit, l’hilarité gagna également le conseiller. Puis le valet. Puis les autres serviteurs, les gardes, tous se mirent à rire à gorge déployée. Le cirier se redressa bien droit, les joues rouges d’humiliation, le menton droit.

Lorsqu’enfin le roi se calma, il agita la main. « Ramenez donc ce plaisantin aux portes du palais et donnez-lui une pièce pour sa peine, dit-il sans même s’adresser directement au cirier, ni même le regarder en face. Si je me lasse un jour de mon fou, je saurai qui faire mander. »

Les gardes se rapprochèrent à nouveau du cirier, prêts à le saisir, mais celui-ci se dégagea de leur étreinte et les suivit dignement, la tête haute, sans un mot de plus.

Le roi oublia vite cet incident, aussi incongru qu’il soit, supposant que l’homme était fou, ou peut-être que quelqu’un lui avait fait une mauvaise blague, ou même l’avait payé pour essayer d’humilier le roi ou la princesse. Les préparations continuèrent.

Puis, la date de la fête approchant, les invités se mirent à arriver. Certains venant de loin, d’autres de plus près, tous riches et nobles. Un prince du nord arriva sur un carrosse de plumes tiré par un cheval ailé, dont les sabots étaient d’or car il n’avait jamais besoin de toucher terre. Un autre arriva de la mer, sur un bateau formé d’un seul coquillage énorme dont l’intérieur avait été tapissé de coussins de soie. Un troisième arriva par la terre, mais accompagné de cent serviteurs, qui portaient chacun un trésor. Tous rivalisaient de magnificence.

Le palais, déjà en ébullition au moment des préparations, redoubla encore d’activité. Chacun des appartements de ces invités royaux devaient être superbes, leurs lits doux comme des nuages, le service impeccable, la nourriture délicieuse. Les domestiques courraient dans tous les sens, certains portant la livrée bleue et argent du roi de la ville, d’autres les couleurs chatoyantes de tel ou tel autre prince.

Parmi eux, personne ne remarqua un domestique de plus, qui circulait dans les couloirs d’un air affairé. On ne le remarqua même pas lorsqu’il s’introduisit dans le cabinet royal, car les domestiques allaient et venaient partout, y compris bien sûr au service du roi. Ce ne fut qu’en sa présence que quelqu’un l’arrêta, essayant de le convaincre qu’il se trompait d’endroit, à voix basse pour ne pas déranger les importantes personnes que constituaient le roi et ses conseillers.

« Je suis venu voir Sa Majesté, déclara alors le domestique d’une voix haute et claire. J’ai une humble requête à lui présenter. »

Cette voix surprenante aurait, à elle seule, fait lever la tête au roi, qui fronça les sourcils. Cependant, plus surprenant encore était la formulation utilisée, qui lui parut familière.

Autour du domestique, les valets étaient livides et inquiets, et continuèrent d’essayer de l’entraîner. Il résista obstinément et retira son chapeau, qui était orné d’une belle plume bleue.

« Votre Majesté, je suis venu humblement demander la main de sa fille. Je suis travailleur et loyal… »

Avant qu’il ne puisse continuer, le roi frappa du poing sur la table, faisant sursauter tout le monde.

« Voilà une plaisanterie qui ne fera pas rire deux fois, déclara le roi d’une voix pleine de colère contenue. Gardes, emmenez-le, et faites-lui comprendre que Sa Majesté ne tolèrera pas de récidive, puis jetez-le hors du palais. »

Les gardes saluèrent et emmenèrent le domestique, qui continuait d’appeler le roi, lui criait ses qualités, et demandant après la Princesse Aimée. La colère du roi était telle que personne n’osa prononcer le moindre mot, même bien après que l’homme eut été emmené. Le silence se rallongea, jusqu’à ce que le roi agite la main pour demander un verre de vin. La réunion reprit comme si rien ne s’était passé.

Cette fois, cependant, le roi n’oublia pas l’incident aussi facilement. Cette nuit-là, allongé sur son lit de plumes et couvert de draps de soie, il fixa le plafond. Il aurait dû prendre le nom du domestique ; ils se ressemblaient tous, à présent, il ne saurait plus le retrouver. Il aurait dû lui poser des questions au lieu de s’emporter.

Qu’est-ce qui passait donc par la tête de ses sujets s’ils se figuraient pouvoir venir demander ainsi la main de sa fille ? Que tout le monde aime la princesse était parfaitement normal, songeait le roi avec l’aveuglement d’un parent, mais oser se présenter devant lui de cette manière ?

Bien que ces préoccupations noircissent parfois ses pensées, il fut rapidement distrait par le début des festivités. Leur faste n’avait jamais été égalé et les invités rivalisaient d’esprit et de manières, sans oublier les cadeaux magnifiques qu’ils avaient amené au roi et à la princesse pour les remercier de leur invitation. Oiseaux aux milles couleurs, fleurs aux odeurs ensorcelantes ou serties de pierreries, toiles sur lesquelles les feuilles frémissaient sous le souffle du vent, tant et tant de merveilles furent présentées à leurs pieds.

Le roi s’en lassa rapidement, remerciant du bout des lèvres, fatigué de ce faste tant répété qu’il en devenait commun. La princesse, à ses côtés, souriait à chacun et leur offrait des compliments appropriés, semblant toujours trouver le mot à dire pour qu’ils s’en repartent le cœur gonflé de joie. Voilà bien la Princesse Aimée, se disaient-ils. Et, plus profondément dans leur cœur, c’est moi qui l’épouserai.

Les fêtes s’enchainèrent, toutes plus splendides les unes que les autres, chaque invité et chaque membre de la cour vêtus des autours les plus magnifiques, chaque jour différents, et même trois fois par jour car des activités étaient prévues le matin, le midi et le soir. Les serviteurs n’en pouvaient plus de courir partout pour préparer ce qu’il fallait et nettoyer chaque recoin, les couturiers et couturières avaient les doigts pleins de piqûres à force de travailler, les yeux fatigués et leurs dos courbés. Les cuisiniers, les palefreniers, personne n’en pouvait plus

Pourtant, les fêtes continuaient, et les invités eux-mêmes n’osaient montrer des signes de faiblesse. Ils devaient impressionner la princesse !

L’épuisement explique sûrement pourquoi un paysan parvint à se glisser dans le palais, entre deux gardes qui dodelinaient de la tête, parmi les couloirs, où les valets et les bonnes ne voyaient que la tâche devant eux, jusqu’aux appartements même du roi, où lui-même s’assoupissait presque sur sa chaise.

Il sursauta cependant lorsque la porte s’ouvrit sur un homme vêtu de la manière la plus pauvre que le roi n’avait jamais vu – car il sortait rarement du palais – dans des vêtements grossiers, rêches et sans couleurs aucune, portant des sabots fourrés de paille, et ses grandes mains pleines de cals.

L’homme s’inclina maladroitement et se racla la gorge. Avant même qu’il ne parle, le roi savait quels mots allaient sortir de sa bouche, et il blêmit lorsqu’en effet l’homme commença : « Votre Majesté, je suis venu humblement demander la main de votre fille. »

Le roi se mit à hurler, ce qui fit arriver les gardes en quelques secondes à peine. L’homme continuait pourtant : « Je travaille dur, ma famille est fertile et mes douze frères ont chacun de nombreux enfants, et je sais comment donner du plaisir aux femmes…

Pendez-le ! hurla le roi avant de se rappeler de ses craintes. Non, torturez-le, et jetez-le au cachot ! J’exige de savoir ce qui se passe ! J’exige qu’il nous donne des explications ! »

Au vu de la furie du roi, les gardes s’empressèrent d’emmener le paysan et de le jeter dans le cachot le plus profond, espérant que le roi se calmerait. Ce ne fut cependant point le cas, et le roi envoya bel et bien son bourreau le torturer, lui poser encore et encore la même question : pourquoi ?

Le paysan refusa de répondre, se contentant de demander encore et encore la main de la princesse, comme si c’était son droit.

Alors qu’il se faisait torturer dans les sombres geôles, les fêtes continuaient dans le reste du palais. Soudain, néanmoins, certains invités se mirent à s’en repartir.

Ils avaient tous une excellente raison. Le prince du nord dut repartir car son frère avait été mortellement blessé par une attaque des géants de glace et qu’il devait aller prendre sa place. Le prince du sud tomba amoureux de la fille cadette d’un duc et s’en alla l’épouser et la ramener chez lui. Le prince du royaume voisin, qui avait la faveur du roi car il connaissait les us et coutumes et avait un visage familier, dut rentrer chez lui précipitamment car son père le roi était tombé malade.

Un par un, les invités repartirent, et pas un seul ne demanda la main de la Princesse Aimée.

Le roi comprit, soudain, qu’il avait été dupé. Un sort avait été lancé afin d’empêcher la princesse de se marier. Cette situation était intolérable ! Le royaume lui-même était en danger, ce dont le roi se préoccupait peu, et il en allait de l’avenir de la princesse, ce qui le préoccupait bien davantage.

Il rassembla donc ses ministres et ses conseillers et leur ordonna de trouver une solution au plus vite pour lever le sortilège. Comme il était difficile de s’assurer des spécificités du sortilèges sans en connaître exactement la nature, l’un des ministres proposa d’inviter les nobles du royaume aux fêtes. Après tout, nombre d’entre eux étaient d’une lignée tout à fait honorable et se soumettraient au roi s’ils n’étaient pas affectés.

Le roi protesta un moment à l’idée de confier la main de sa fille bien-aimée à une personne portant un titre en-dessous de celui de prince, mais l’accélération des départs lui força la main. Avec réticence, il envoya une invitation aux nobles de la ville sur papier d’argent et dans une enveloppe de papier de soie.

Les évènements étant déjà organisés, il se contenta d’inviter sa cour à y participer. Tous durent se dépêcher de trouver des cadeaux à offrir au roi et à la princesse et, après l’étalage de richesses affiché par les princes, les meilleures pièces proposées pâlirent. Un collier de perles de pluie – tellement vulgaire ! Un oiseau gracieux taillé dans l’émeraude de la taille d’un œuf – si commun ! Le roi avait du mal à se retenir de ne pas bâiller.

La Princesse Aimée, par contre, se montra tout aussi courtoise et charmante qu’elle l’avait fait avec les princes, complimentant tous et chacun, accordant ses sourires et même son rire, ou faisant des remarques spirituelles.

Chaque noble s’en repartait charmé – mais aucun ne demanda la main de la princesse.

Après une semaine de visites et de fêtes, le roi rassembla à nouveau ses ministres et ses conseillers. Il commençait à se montrer inquiet. Comment pourrait-il prendre soin de sa fille chérie dans de pareilles circonstances ?

Lorsqu’un ministre suggéra d’inviter les marchands de la ville pour voir si le sortilège les affectait également, le roi le fit emmener et battre, tant il était furieux de la proposition. Cela rendit tout le monde inquiet et fit beaucoup de tapage.

Du coup, personne ne remarqua la silhouette cachée derrière un pilier, qui avait tout entendu.

***

La silhouette se glissa dans les couloirs du palais, évitant les serviteurs et les gardes comme si elle en connaissait les moindres recoins, recourant même à des couloirs peu usités et à des escaliers dérobés. Enfin, elle se glissa dans des appartements situés à l’autre bout du couloir par rapport à ceux du roi – il s’agissait des appartements de la Princesse Aimée.

Une vieille dame lui attrapa le bras dès qu’elle entra.

« Que faites-vous encore à vous promener ainsi ! Mon pauvre vieux cœur, vous lui faites bien du mal. J’espère que personne ne vous a vue ? »

La silhouette se défit alors de sa cape et de ses écharpes, révélant des longs cheveux noirs de geais, une peau blanche comme le marbre, et des yeux bruns qui brillaient d’or à la lumière des bougies. Il s’agissait de la Princesse Aimée en personne, qui se déguisait parfois pour parcourir le palais sans être dérangée, lorsqu’elle avait des affaires privées à mener.

Elle serra la vieille dame contre son cœur en lui murmurant des paroles rassurantes, car il s’agissait de sa vieille nourrice qui avait pris si bien soin d’elle lorsqu’elle était enfant, surtout après la mort de la reine sa mère, et qu’elle considérait comme une deuxième mère de son cœur.

« Tout va bien, chère Evonne, tout va bien. Personne ne m’a vue, ils étaient bien trop occupés.

— Avez-vous au moins su découvrir ce qui se passe, après avoir pris un tel risque ?

— Je ne sais pas ce qui se passe, si ce n’est ce que mon père en pense. Lui et ses ministres et conseillers sont convaincus qu’un sort m’a été lancé, bien que je n’en connaisse pas la cause exacte.

— Un sort ! s’écria la brave Evonne. Qui donc commettrait un crime pareil, lancer un sort à ma belle princesse ?

— La véritable cible de ce sort n’était peut-être pas ma personne mais le royaume lui-même, musa la jeune femme en laissant sa vieille servante l’aider à se défaire du reste de son déguisement. Tant de gens sont venus au palais ces dernières semaines, il sera difficile de déterminer qui en est la cause.

— Sûrement, si l’un des princes avait lancé un tel sort, votre père le roi aurait rassemblé ses troupes ! »

La princesse hocha la tête. « Je ne pense pas non plus qu’il s’agisse de l’un des princes. Cependant, je n’ai pas entendu parler d’autres incidents au palais. Sûrement, s’il y en avait eu, tu me les aurais rapportés ? »

La servante s’empourpra, se tordant les mains. La princesse l’enlaça. « Ne t’inquiète ma, bonne mère. Je ne t’en voudrais pas de me les avoir cachés.

— Oh, ma chère princesse ! Comment aurais-je pu rapporter des dires pareils ? Mais il me semble maintenant qu’il le faut, car si ce que j’ai entendu est vrai, alors il doit y avoir un rapport avec cette terrible situation.

— Dis-moi donc, ma chère Evonne. »

La vieille nourrice lui raconta donc comment, d’après les serviteurs, de simples roturiers avaient osé venir demander sa main, par trois fois. La princesse fut très surprise de cette nouvelle et demanda ce qu’il était advenu d’eux.

« Hélas, le roi votre père s’est emporté à leur imprudence. Le premier a été humilié publiquement et chassé, le deuxième a été battu et remercié sans lettre de recommandation, et le troisième… » Elle hésita.

« Dis-moi donc, ma bonne mère.

— Le troisième n’était qu’un paysan, Son Altesse ne devrait pas se préoccuper de lui.

— Que lui est-il arrivé ? Il n’est tout de même pas mort ? s’écria-t-elle, portant les mains à sa bouche.

— Oh non, rien de tel ! Seulement, il est enfermé dans les geôles et j’ai entendu le bourreau y être appelé. Qui sait s’il a encore ses esprits ? »

La princesse soupira et déposa un baiser sur les mains de sa nourrice pour la remercier, puis elle l’envoya faire du thé. Elle aimait tendrement son père, qui avait toujours pris soin d’elle, mais le temps passant elle avait de plus en plus de doutes quant à ses humeurs. Habituellement, celles-ci n’avaient rien à voir avec elle, car peu de gens avaient des raisons de l’insulter, mais cette fois, la situation était différente.

Lorsque la nourrice arriva avec le thé, la princesse lui fit verser deux tasses afin qu’elles les partagent et réfléchissent ensemble à une solution. « D’après ce que tu m’as raconté, dit la princesse, il ne fait aucun doute que nos sujets eux-mêmes sont à l’origine de ce sort.

— Ils auraient fait appel à une sorcière, ou à un démon ? s’écria la nourrice.

— Non, ma chère Evonne, seulement au tempérament de mon père, qui a refusé injustement d’accorder ma main par trois fois. S’il avait été poli et courtois, la situation ne serait pas celle qu’elle est. »

La nourrice soupira et dut admettre que sa maîtresse avait sûrement raison. La princesse se redressa. « Laissons-le se distraire avec les discussions qu’il a avec ses ministres, décida-t-elle. Pendant ce temps, toi et moi allons nous attaquer au fond du problème.

— Je ferai tout ce que Son Altesse me demande. Mais quelle solution y aurait-il à cette situation ? Le roi et ses ministres n’auront-ils pas davantage d’idée ?

— La seule solution ici, répondit la princesse, est de faire ce que mon père n’imaginerait pas même en rêve. »

Alors, elle raconta son idée à la vieille nourrice.

***

Félice était le douzième fils d’un douzième fils et était donc né dans la misère. En grandissant, il avait compris qu’il y resterait, car la ferme où vivaient ses parents ne leur appartenait pas, et qu’il n’y avait pas assez de travail pour qu’eux tous y restent, même s’ils travaillaient dur. Ses frères se marièrent, s’éparpillant dans la campagne, et Félice eut souvent faim. Il savait donc qu’il ne sacrifierait pas grand-chose en demandant la main de la princesse au roi.

Cependant, il ne s’était pas attendu à la torture.

Après des semaines, son corps était blessé de partout et chaque jour des nouvelles douleurs se rajoutaient aux précédentes. Même lorsque le bourreau se lassa enfin, le froid et l’humidité, puis la fièvre s’insinuèrent en lui.

Lorsqu’une compresse froide fut posée sur son front, il crut donc naturellement qu’il rêvait. Il se sentit enveloppé dans un cocon chaud et doux et ses plaies cessèrent de l’élancer si durement. Plutôt que perdre connaissance, pour la première fois depuis des semaines, il dormit.

Il continua de rêver et son rêve était merveilleux. De la soupe lui fut offerte, cuillère par cuillère. Il n’avait plus froid. La douleur s’était arrêtée. Même le sol ne paraissait plus aussi dur.

Lorsqu’il parvint enfin à ouvrir les yeux, il se dit qu’il avait dû mourir, parce que le plus joli visage qu’il fut était penché au-dessus de lui.

« Quel est votre nom ? murmura-t-il entre ses lèvres parcheminées.

— Je m’appelle Iseult. Quel est le vôtre ? »

Il parvint à chuchoter « Félice » avant de se rendormir.

Lorsqu’il se réveilla à nouveau, il était seul et réalisa qu’il ne se trouvait plus dans le cachot. La pièce était toujours étroite et ne disposait que d’une étroite fenêtre, trop haut pour qu’il puisse l’atteindre, mais elle se situait sûrement au-dessus du sol car il n’y avait pas d’humidité. Sa paillasse était propre, deux couvertures le couvraient, et un plateau contenant du pain et du fromage se trouvait sur le sol, ainsi qu’une cruche d’eau.

Il se redressa pour boire et vit que ses plaies avaient été pansées et que des compresses de sauge avaient été posés pour les aider à guérir. La fièvre qui l’avait pris était retombée. Quelqu’un l’avait soigné.

Il but l’eau de la cruche, qui était claire, et en utilisa un peu pour se laver le visage, remarquant au passage qu’il était déjà propre de même que ses vêtements – qui n’étaient pas les siens, réduits à l’état de haillons depuis longtemps, mais une chemise et un pantalon de coupe simple mais d’une qualité qu’il n’avait jamais vu que sur des marchands. Il mangea aussi du fromage et du pain, qui était blanc et délicieux.

Il décida ensuite d’attendre pour pouvoir remercier la personne qui l’avait sauvé, mais l’estomac rempli et le cœur apaisé, il se rendormit sans même s’en rendre compte.

Lorsqu’il se réveilla la fois suivante, Iseult était là, et ce fut en fait le bruit du plateau posé sur la pierre qui le réveilla. Elle existait donc bien, elle n’était pas juste un rêve ! Félice se redressa et lui sourit.

« Merci, ma dame, de tous vos efforts. Je ne sais comment vous témoigner ma gratitude. »

La jeune femme rosit joliment et lui retourna son sourire, inclinant la tête. « Je suis désolée que de tels efforts aient été nécessaires, toute gratitude est donc inutile, ne vous inquiétez pas. Je crains par contre que vous ne dussiez rester caché ici, au moins jusqu’à ce que vos plaies ne guérissent et que vous puissiez être déplacé. »

Félice s’émerveilla du ton et de l’accent de la charmante femme qui l’aidait ainsi. Qu’elle devait être cultivée pour parler de cette manière ! Pourtant, elle lui faisait fort hommage, en refusant ses remerciements.

« Je me suis imposé trop longtemps déjà, vous avez dû prendre de gros risques pour m’aider. Je suis en assez bon état pour m’en repartir, protesta-t-il.

— Il n’est pas question ici de dette ou de risques, et je ne saurais souffrir de vous voir partir dans cet état. Je vous en prie, laissez-moi vous soigner tout à fait. »

Comment refuser une si jolie requête, venant d’une si jolie dame ? Félice ne put qu’incliner la tête pour accepter et, en récompense, un chaleureux sourire éclaira le visage d’Iseult.

« À présent que vous êtes réveillé, je viendrai avec des plats plus appétissants, déclara-t-elle. Je n’ai pas beaucoup de distractions à vous offrir cependant et ne peut passer trop de temps à votre chevet. » Ces derniers mots étaient prononcés sur le ton du regret.

Félice sourit à son tour. « Ne vous inquiétez pas. Donnez-moi quelque livre à lire et je serai patient, si vous venez ne fût-ce que me parler un peu chaque jour. »

Si Iseult fut surprise d’apprendre qu’un paysan comme Félice savait lire, elle ne le montra pas, et accepta avec plaisir de lui apporter de quoi se distraire. Elle lui assura par ailleurs qu’elle lui amènerait personnellement tous ses repas et s’occuperait aussi de changer ses bandages et qu’ils auraient donc l’occasion de converser chaque jour.

Félice souriait toujours lorsqu’elle prit congé, d’autant plus qu’elle-même ne s’était pas départie de son sourire et arborait encore une jolie teinte rose.

***

La princesse – car bien sûr il s’agissait d’elle – tint sa promesse. Chaque jour, tôt le matin, elle montant en haut de la tour où elle avait caché le paysan pour lui porter son petit déjeuner, d’autant plus tôt qu’elle devait être redescendue à temps pour l’heure à laquelle elle-même était attendue par ses domestiques, même si elle prenait ce repas seule la plupart du temps.

Vers le milieu de la journée, elle s’efforçait de monter de même, l’heure variant selon quand elle parvenait à s’éclipser, avec l’aide de sa fidèle nourrice qui parvenait toujours à garder ce qu’il fallait de côté.

Le soir, à moins que l’une ou l’autre fête ne soit préparée, la princesse pouvait se permettre de passer plus de temps en compagnie du paysan. Il s’agissait aussi du moment où elle pouvait lui amener quelque chose de chaud à manger, une soupe ou une tourte ou tout autre plat que la nourrice parvenait à trouver en cuisine.

Lorsque Félice avait mangé, la princesse prenait le temps de lui retirer ses bandages souillés. Elle se retirait ensuite en lui laissant une bassine d’eau claire et du savon, afin qu’il puisse se laver, et revenait pour remplacer les bandages et remettre les compresses et le baume là où c’était nécessaire.

Ces baumes et ces compresses, elle les préparait elle-même dans le courant de la journée, avec des plantes cueillies dans son propre jardin, qu’elle avait hérité de sa mère. La feue reine avait été une guérisseuse de premier ordre et, bien qu’elle ait quitté ce monde avant d’avoir eu le temps d’apprendre son art à sa fille, cette dernière avait lu tous les livres qu’elle avait pu trouver sur le sujet, y compris le journal de sa mère, afin de se rapprocher d’elle. Enfin, pour la première fois, elle avait la chance de mettre en pratique tout ce qu’elle avait appris de la sorte.

Elle découvrait qu’elle aimait soigner les gens. Ces soins la faisaient sentir utile, elle qui avait tant étudié et tant appris mais qui n’avait jamais eu l’occasion de pratiquer ni ses études en politiques ni celles en économie, autrement qu’en accueillant des invités poliment. En plus, elle voyait directement les bénéfices de ce qu’elle faisait, les plaies se refermant, le paysan regagnant des forces, son appétit s’améliorant.

Il restait bien trop pâle et faible, à être enfermé de cette manière, mais cela ne saurait être corrigé qu’une fois qu’il pourrait partir.

Ce qu’elle ne pouvait permettre ni trop rapidement, ni trop lentement.

Les risques qu’elle-même courrait l’importaient peu ; elle ne se faisait pas d’illusions sur l’impartialité du roi son père à son endroit. Cependant, il en allait autrement de sa nourrice, ainsi que du garde qui avait accepté de l’aider à sortir le prisonnier de son cachot et qui, depuis, continuait de lui amener ses maigres rations sans mentionner que la pièce était vide.

Il y avait peu de chances de découverte du paysan lui-même, mais elles existaient. Elle l’avait caché dans une pièce se trouvant en haut d’un escalier dérobé couvert de poussière. À sa connaissance, personne sauf elle-même ne le connaissait ou, du moins, personne n’y passait. Elle espérait qu’il ne prendrait l’idée à personne de s’y rendre au plus mauvais moment.

Entretemps, cependant qu’il guérissait, elle apprenait à le connaître. Il lisait lentement et laborieusement, mais comprenait les textes et était toujours enchanté d’entendre les leçons qu’elle avait reçues à leur propos. Elle lui avait offert de lui amener aussi de quoi écrire, ce à quoi il avait rougi, et admis avec embarras qu’il en était incapable. Elle s’était aussitôt proposée de lui enseigner et, depuis, il apprenait, lentement.

Il en savait si peu sur l’histoire du royaume, les rois d’antan, la géographie ou la politique. Il en savait tant sur les gens, la terre, les saisons et le dur labeur de la ferme. Ils apprenaient l’un de l’autre et elle rêvait d’un jour pouvoir l’accompagner pour voir elle-même ce qu’il en était. Entretemps, elle s’était mise à filer sa propre laine avec un petit fuseau que sa nourrice lui avait procuré, un passe-temps acceptable pour une princesse qui savait déjà tisser.

Le temps passa. Petit à petit, les plaies se refermèrent et, un jour Félice lui demanda enfin de le laisser repartir.

« Où iras-tu ? lui demanda-t-elle, avec un tutoiement auquel elle avait fini par s’habituer. Tu ne peux pas retourner à la ferme où travaillent tes parents, pas après ce qui s’est passé.

— Je trouverai du travail ailleurs, assura-t-il. D’autres fermes auront besoin de bras. »

Ils savaient tous les deux qu’il aurait bien du mal. La princesse se mordit la lèvre et se prépara à lui dire franchement. Ce qui sortit de sa bouche à la place fut : « Tu me manqueras trop. »

Elle rougit aussitôt, des joues au bout des oreilles, et tourna la tête sur le côté pour que ses cheveux masquent ses yeux. Félice lui prit la main. « Viens avec moi », dit-il simplement.

Elle soupira.

« Reste avec moi », dit-il encore.

Elle ouvrit la bouche, la referma.

« Épouse-moi, dit-il enfin.

— Ces mots, je voulais les entendre pour toutes les mauvaises raisons, répondit-elle pour finir.

— Ne m’as-tu pas sauvé pour briser le sort ? »

La princesse tressaillit et écarta ses mèches pour le regarder en face. Félice souriait. « Crois-tu, dit-il, que je ne connais pas le véritable prénom de la princesse dont j’ai demandé la main ?

— La plupart des gens l’oublient », dit Iseult, car il s’agissait vraiment du nom que sa mère lui avait donné, bien avant que tous ne l’appellent Aimée, aimée par son père le roi.

Il hocha la tête. « Je n’ai pas oublié. Je n’allais pas me lancer, ainsi, sans savoir. Après tout, ajouta-t-il avec une touche d’humour, il aurait pu accepter. »

Iseult rit d’un rire sans joie, les larmes lui montant aux yeux. Ils savaient tous les deux qu’il n’y avait jamais eu aucune chance que le roi réagisse de cette façon.

« Ne veux-tu pas m’épouser ? dit-il.

— Si, avoua-t-elle enfin. Si, je le veux. Mais je le dois aussi, ajouta-t-elle. Ne comprends-tu pas ? Tu ne peux pas partir pour la campagne et construire ta propre ferme où tu seras tranquille. Tu vas devoir rester.

— Tu seras là pour m’aider », dit-il simplement.

***

En plus du garde et de la nourrice, Iseult demanda l’aide à une jeune prêtresse qui avait fait son noviciat au palais et avec qui elle avait partagé de nombreuses leçons, car elles avaient le même âge. Cette dernière accepta, après une soirée remplie de nombreuses explications, des pleurs et des rires, de mains serrées et de promesses.

Le lendemain, la princesse alla voir son père le roi et soupira tant et si bien qu’il lui demanda ce qui n’allait pas.

« Je suis lasse, dit-elle avec un nouveau soupir. Après toutes ces fêtes vaines, le palais me semble bien vide. »

Le roi comprit qu’elle se sentait mal à cause de l’absence de demande en mariage – c’est-à-dire, ce qu’elle voulait qu’il pense. Il essaya de la cajoler, de la distraire, mais la princesse continua de soupirer. Enfin, après plusieurs jours de ce petit jeu, il lui demanda, suppliant presque, ce qu’il pouvait faire pour la distraire.

« Un pèlerinage serait de circonstances, proposa la princesse. Le voyage me distrairait et, sûrement, les dieux apprécieront que je demande pieusement leur bénédiction. »

Le roi trouva l’idée excellente et fit aussitôt les préparations. La princesse, cependant, insista pour partir avec un minimum d’entourage : seulement une prêtresse pour guider son esprit, sa nourrice pour préserver sa chasteté et un garde pour protéger sa vie.

Il fut beaucoup plus difficile de convaincre le roi. Bien qu’il soit aveugle en ce qui concernait sa fille, il craignait beaucoup pour elle et souhaitait la protéger. Cependant, la princesse s’enferma alors dans sa chambre, refusant d’en sortir et même de manger, prenant même le lit. Il céda.

Iseult s’en inquiéta même. Ne réalisait-il pas qu’elle se jouait de lui, que jamais elle ne ferait pareil caprice ? Elle voulait qu’il accepte et, en même temps, elle en fut chagrinée.

Tout fut organisé. La princesse partit avec sa petite escorte – quelques gardes de plus l’accompagnaient, au service de celui qui l’avait aidée, qui était déjà capitaine ; et une servante, que la nourrice avait personnellement choisie et dont elle était sûre – et les vêtements les plus simples qu’elle trouva.

Parmi les gardes se cachait Félice.

Ils voyagèrent au travers de la campagne en s’arrêtant à tous les temples prévus par l’itinéraire, des endroits fastes et souvent vides de sens, mais aussi aux plus petits temples de chaque village qu’ils visitaient, où l’accueil fut très chaleureux, et à chaque petite chapelle, où ne se trouvait personne sauf le petit dieu qui y était honoré, et qui fut chaque fois charmé qu’une si jolie personne s’arrêtât.

Dès le premier soir, Iseut et Félice se glissèrent hors de l’auberge où ils hébergeaient et dirent leurs vœux devant la prêtresse, avec le capitaine et la nourrice comme témoins. Chaque nuit, ils se rejoignirent, apprenant à se connaître d’une autre manière.

Le voyage fut agréable et heureux. Même lorsqu’ils devaient se quitter des yeux, leurs pensées restaient entremêlées. Lorsqu’ils le pouvaient, ils échangeaient des mots et des caresses.

Des mois passèrent, puis un an. Il fut temps de retourner au palais.

Ils passèrent leur dernière nuit ensemble serrés l’un contre l’autre, refusant de pleurer, murmurant à voix basse leurs promesses renouvelées.

Le lendemain, la Princesse Aimée entama la dernière partie de son trajet vers la ville-état.

Félice, lui, resta derrière.

***

Le roi, bien sûr, ne se tint pas de joie en revoyant sa fille. Une grande fête avait été organisées et elle se retrouva aussitôt propulsée à la place qu’elle avait abandonnée, celle de la fille souriante et polie, obéissante et sage. Elle eut beaucoup plus de mal qu’avant à tenir son rôle, à présent qu’elle savait tout ce qu’il faudrait changer et qu’elle avait grandi de caractère.

Cependant, le roi ne le remarqua pas, ni les ministres, ni la cour, bien qu’ils remarquent qu’elle ait changé. Mais ce qu’ils se murmuraient, c’était, Elle est encore plus belle qu’avant, ou bien, Elle rayonne d’une façon nouvelle, ou encore, pour les plus perspicaces, Son sourire s’est fait mélancolique, car Félice lui manquait.

La fête passa sans incident, et toutes les autres que le roi avait organisé, jusqu’à ce que, moins d’un mois après le retour de la princesse, l’un des marchands les plus riches, les plus influents de la ville, demanda une audience.

Bien que le roi n’appréciât pas de recevoir de simples roturiers, il accepta la demande, car ce marchand était à la tête d’un commerce si puissant qu’il parvenait à obtenir les étoffes les plus rares, les parfums les plus exotiques, les mets les plus délicats. Il fournissait souvent le royaume et faisait toujours preuve d’un bon goût et d’une courtoisie presque digne d’un noble.

Lorsqu’il arriva, il amena d’ailleurs avec lui de nombreux présents. Des traités d’astronomie écrits à l’encre d’or sur des feuilles d’argent ; une tapisserie si fine et délicate qu’une fois pliée elle pouvait tenir dans un dé à coudre ; la statue en marbre d’une dryade, dont les feuilles étaient si fines qu’on pouvait voir la lumière au travers.

Le roi en fut très content, car de telles splendeurs étaient dignes de lui ; et parce que le marchand savait le flatter avec les mots et non pas seulement avec ses présents. Enfin, il demanda la raison de sa présence.

« Votre Altesse, je dois vous demander la permission de me montrer imprudent, car le sujet de ma visite est délicat et je n’aurais osé même y songer dans d’autres circonstances.

— Je vous en prie, accorda le roi.

— Encore une fois, je réalise être indigne d’être même entendu. Ma propre effronterie m’embarrasse grandement.

— Allons, je vous y autorise.

— Même avec ces assurances, Votre Altesse, veuillez comprendre que je mérite un refus.

Impatient de tant de flatteries, le roi eut un geste d’humeur, qu’il termina en posant sa main sur l’accoudoir du trône car, après tout, le marchand avait amené des présents assez exquis pour mériter sa patience.

« Je t’autorise exceptionnellement à faire preuve d’effronterie. Je suis de bonne humeur ; ne gâche pas l’occasion. »

Malgré ces assurances, l’homme s’inclina fort bas. « Je vais alors me montrer d’une présomption incroyable et vous demander, si vous l’accepteriez, de me considérer un prétendant de votre fille. » Il leva les mains avant que le roi, bouche bée, ne se reprenne assez pour répondre. « Tant de princes sont venus et ont, sans doute, été rejetés. Depuis que je l’ai aperçue lors de son retour dans notre magnifique ville, cependant, je ne pense qu’à elle. Veuillez pardonner à votre misérable serviteur. »

Et il s’inclina une fois de plus.

Le roi se remit enfin de son choc et, à la grande surprise du marchand, se leva pour lui serrer la main. « Est-ce que vous acceptez ? balbutia le brave homme.

— Certainement pas, répondit le roi. Mais je pourrais vous embrasser ! Ah, peut-être vais-je quand même envisager votre proposition », corrigea-t-il aussitôt.

Après tout, le sort n’était peut-être pas levé, ou peut-être serait-il renforcé s’il refusait vraiment cette proposition tant attendue. En même temps, comment pourrait-il donner la main de sa fille à un roturier, même riche ? Il devrait d’abord l’élever à un rang digne de ce nom, décida-t-il, se félicitant de sa brillance.

« Bien sûr, je comprends, assura le marchand. Prenez tout le temps qu’il vous faudra, Votre Altesse, et merci mille fois de votre considération. Votre fille mérite toute l’attention que vous lui donnez. »

Le roi hocha la tête d’un air entendu ; bien que de basse extraction, cet homme savait au moins ce que la princesse valait. Il le laissa partir, avec des tapes dans le dos et la promesse de lui revenir bientôt.

Dès que le marchand eu quitté la pièce, le roi fit appeler ses ministres et ses conseillers et leur raconta sa bonne fortune : le sort, aussi puissant qu’il eut été, avait dû se dissiper. Après un an à peine, la situation était enfin revenue à la normale.

« Vous ne l’avez pas éconduit, sire ? demanda l’un des ministres avec prudence.

— Me prenez-vous pour un sot ? Je ne m’y laisserai pas prendre deux fois ! » protesta le roi.

Aucun de ces respectables hommes d’État n’osa lui rappeler qu’il avait commis cette erreur par trois fois, permettant au sort d’être lancé en premier lieu.

« Recontactons discrètement les nobles de la cour ? » suggéra enfin l’un d’entre eux.

L’idée fut débattue un moment. Est-ce que cela n’humilierait pas davantage la princesse, qui avait vu tous ses prétendants potentiels partir ? Pourtant, la donner à un marchand – ridicule ! grotesque !

Aucun ne mentionna qu’elle avait un an de plus, à présent, et que les douces années de sa beauté s’en iraient bien trop rapidement. Attendre que la situation soit oubliée lui porterait préjudice.

« Attendons un mois, trancha le roi. Si d’ici là, personne d’autre ne s’est présenté, je mentionnerai la proposition à la Princesse Aimée. »

Qu’elle doive avoir le dernier mot ne faisait aucun doute dans l’esprit du roi, tout persuadé qu’il était que sa fille prendrait toujours la bonne décision, c’est-à-dire celle que lui-même considérait la meilleure.

Une semaine passa, puis deux. Le roi, bien sûr, continuait de gouverner, et de recevoir sa cour. Un soir, alors qu’il se reposait à un récital intime de seulement deux cent personnes, l’un des plus anciens nobles de la cour s’approcha, vêtu sobrement de noir cousu de fil d’argent, avec seulement quelques diamants en guise de boutons et une bague à chaque doigt. Seule trace de couleur, sa canne, son le pommeau était taillé dans un seul énorme saphir.

« Mon bon oncle », l’accueilli chaleureusement le roi car, bien qu’ils n’aient aucun lien de parenté, le vieil homme portait le titre de duc et avait été un bon ami de son père, le roi Vaillant. Ensemble, ils avaient conquis les terres arables qui flanquaient le nord de la ville jusqu’aux montagnes et repoussé au-delà les tribus nomades qui aura autrement pillé le royaume.

« Jeune roi, répondit dignement le duc d’un ton un peu trop paternaliste pour que le roi l’apprécie. « Je m’inquiète, et je ne suis pas le seul. Enfin, la princesse est si jeune et si belle, si spirituelle. Sire, vous l’aimez bien fort, mais sûrement est-il temps de la marier ?

— J’ai fait venir ici tous les princes des alentours et tous les membres de la cour, répondit froidement le roi. N’en avez-vous pas entendu parler ? »

Le duc haussa les sourcils, son expression en disant long sur ce qu’il en pensait, vu le peu de résultats que ces mesures avaient apporté. Le roi s’était rarement senti aussi insulté sans qu’un mot ne soit prononcé. Il se força à sourire, montrant des dents.

« Je vous assure que la princesse se trouve en excellente position pour un heureux évènement qui pourrait être annoncé bientôt.

— S’il s’agit d’un parvenu, avant de prendre des décisions désespérées, contactez-moi, déclara le duc. Mon épouse m’a quitté il y a de nombreuses années et j’ai dédié ma vie au royaume. Je donnerai volontiers les années qui me restent à enseigner à la jeune princesse qui, en échange, adoucira mes vieux jours. »

Il fallut un instant au roi pour réaliser que ces mots constituaient une demande en mariage. Ne sachant s’il devait se montrer offensé ou soulagé, il se contenta d’acquiescer sans piper mot. Le duc hocha la tête en retour et s’éloigna d’un pas lent, s’appuyant lourdement sur sa canne.

Au moins le marchand s’était-il montré humble et déférent envers la princesse, pesta le roi en silence, pianotant des doigts sur l’accoudoir de son trône.

Le vieux duc serait néanmoins un allié de poids et son âge avancé se transformerait un jour en avantage, lorsque la princesse, enveuvée, pourrait se choisir un second époux, qui viendrait avec son propre lots d’avantages. Il aurait sans aucun doute beaucoup à lui apprendre et s’il daignait mourir avant le roi lui-même – ce qui ne faisait aucun doute, vu son âge avancé – il n’aurait même pas l’opportunité de contrôler la couronne comme il le souhaitait sûrement.

Tout de même, sa façon de procéder n’avait guère plu au roi et, songeant qu’il restait deux semaines au délai annoncé, il décida de ne pas partager cette proposition avec les membres de son conseil. Si personne d’autre ne se présentait, il serait alors temps d’en parler – à condition que le vieux duc survive jusque là, songea-t-il sans faire preuve de beaucoup de charité.

La question, au final, ne se posa pas.

Trois jours plus tard, de la musique se fit entendre dans la grande cour du palais ; une vingtaine d’oiseaux s’étaient posés sur les branches des arbres parfaitement entretenus et chantaient gaiement. « Il arrive ! pépiaient-ils. Il est courageux, et beau, et intelligent, et il est revenu dès qu’il l’a pu.

— Qui donc ? » demanda une jeune domestique, qui se fit aussitôt rabrouer par la gouvernante, qui n’en tendit pas moins l’oreille.

Avant que les oiseaux ne répondent, cependant, six renards firent leur apparition, dansant et riant au rythme de la musique. « Le voici bientôt venu, glapirent-ils. Il a le cœur sur la main et toutes ses pensées vont à la princesse depuis qu’il l’a vue.

— Oh ! Un prince », soupira cette même servante avant de se dépêcher de retourner à l’intérieur.

Elle ne vit pas les merveilles suivantes, mais elle connaissait son devoir, et se dépêcha de parcourir les couloirs et monter les escaliers jusqu’à arriver dans l’antichambre de la princesse, où sa vieille nourrisse brodait un mouchoir.

La servante s’inclina bien bas et, gardant les yeux baisses, raconta très vite : « Un prince est sur le point d’arriver. Des oiseaux et des renards ont annoncé sa venue, et ils disent qu’il vient pour la princesse et qu’il l’a déjà rencontrée. »

La nourrice la remercia d’être venue la trouver si vite d’un hochement de tête et d’une pièce qui changea de main discrètement. Dès que la domestique s’en fut repartie, elle toqua à la porte de la princesse, qui l’attendait de l’autre côté ; un ingénieux système lui permettait d’entendre parfaitement ce qui se disait dans son antichambre alors même qu’aucun son ne filtrait dans l’autre sens.

« Prépare ma robe bleu ciel, décida la princesse, et les bijoux d’argent de ma mère. Nous ne voudrions pas l’offenser. »

Des préparations appropriées prenaient du temps. Le soleil s’était déjà couché et plusieurs messagers officiels et officieux avaient déjà prévenus la princesse lorsque cette dernière fut enfin prête à descendre, juste à temps pour le repas où le roi – car il s’agissait d’un roi, et non d’un prince – avait été invité à la place d’honneur.

La salle entière se tut lorsque la princesse fit son entrée. Le roi invité se tourna sur sa chaise, puis se leva, la suivant du regard alors qu’elle s’approchait.

Sa robe, de la soie la plus soyeuse, était composée d’un bustier d’un bleu ciel qui s’évasait en une jupe comportant des tons de bleu de plus en plus foncés ; l’ourlet et la traine étaient sertis de diamants qui brillaient comme des étoiles sur le tissu. Dans ses cheveux noirs, des dizaines de barrettes d’argent y faisaient écho, brillant à la lumière des bougies.

Le roi s’inclina, bien plus bas qu’il ne le devrait. La princesse s’empressa de faire la révérence plus bas encore, baissant la tête pour montrer son respect.

« Je vous en prie, relevez-vous, s’écria le jeune roi. Jamais ne vous mettez-vous en position inférieure à moi-même, mon cœur ne le tolèrerait pas. »

En entendant sa voix, la princesse le reconnut : il s’agissait du prince du royaume voisin, qu’elle avait rencontré à plusieurs reprises lorsqu’ils étaient assez jeunes pour se soucier peu des affaires de la cour. Ils ne s’étaient plus vus une fois débutée l’adolescence, mais il qui s’était présenté avec tous les autres un an plus tôt, avec cent cadeaux portés par cent serviteurs.

Il avait dû repartir cependant à l’annonce de la maladie de son père, se souvint-elle.

« Toutes mes condoléances, murmura-t-elle en penchant la tête pour que les courtisans ne sachent pas lire sur ses lèvres. Le roi votre père était un homme bon. »

Les yeux du jeune roi se remplirent de larmes contenues et il se détourna un instant pour reprendre contenance. La princesse prétendit ne pas le remarquer et alla rendre ses hommages à son père, avant de prendre place à table.

Le jeune roi – que les gens avaient appelé jadis le Prince Aimable, ce qui les avait fait rire tous les deux et prétendre être frère et sœur – étant l’invité d’honneur, il se trouvait assis à la droite du roi de la ville-état alors que la princesse se situait à sa gauche. Cela aurait dû leur permettre d’échanger des coups d’œil complices sans leur offrir néanmoins l’opportunité de discuter.

Au lieu de quoi, le Roi Aimable se montra moins spirituel que lorsqu’il avait fait son approche au roi de la ville-état, s’efforçant de maintenir la conversation sans réussir à faire des remarques autres que plates et sans intérêt. Son front était assombri par une préoccupation qui n’avait pas existé durant l’après-midi.

Le roi qui présidait la table – et, lui aussi ayant un surnom, bien que personne n’ose l’utiliser en sa présence, mais donnons-le quand même à présent que deux rois sont en présence par souci de clarté – c’est-à-dire le Roi Terrible – ne s’en offusqua gère. Il fit la conversation pour deux, ravi de ce gendre potentiel, qui serait définitivement celui qu’il aurait choisi lui-même.

Qu’il soit un roi ne poserait pas de problème : il était, après tout, le roi du royaume voisin et, s’il voulait vraiment se voir accorder la main de la Princesse Aimée, il devrait accepter que la capitale de leurs royaumes joints soit celle du Roi Terrible. Leurs enfants hériteraient des deux couronnes et leur lignée rayonnerait le long du fleuve et au-delà.

Se félicitant encore mentalement de ne pas avoir agi dans la précipitation, le Roi Terrible continua de parler au Roi Aimable de ci et çà, sans réaliser que son vis-à-vis se contentait d’acquiescer à ses dires. De l’autre côté du Roi Terrible, la princesse gardait les yeux baissés, touchant à peine à sa nourriture. Les quelques fois où son regard croisa tout de même celui du Roi Aimable, elle lui adressa un sourire plein de compassion.

Le Roi Aimable n’avait pas un cœur de pierre. Il appréciait depuis jours la Princesse Aimée et avait bien réfléchi en venant faire sa demande. Elle était intelligente et saurait gérer son propre royaume ; une alliance leur profiterait à tous les deux. De plus, elle avait de l’esprit, et était – bien sûr – vraiment très belle. Il osait espérer qu’il saurait la rendre heureuse avec ses propres qualités.

Il avait passée l’année précédente à faire le deuil de son père. Une année, bien sûr, ne suffisait qu’à peine à adoucir la douleur de son décès, et il aurait voulu l’avoir à ses côtés pour cette occasion. Il imaginait sa présence, ce qu’il lui aurait dit, le sourire entendu qu’il lui aurait adressé.

Pourtant, les mois avaient passé, le deuil officiel s’était terminé, et il devait penser à ses sujets avant tout. Donc, malgré sa morosité, il s’efforça à se réveiller une fois le repas terminé, pour inviter la princesse à danser.

Celle-ci accepta, poliment, avec un sourire qui n’atteignait pas ses yeux. Ils parlèrent de tout et de rien tout en virevoltant ; ils dansaient tous deux de façon exquise et ne devaient pas se concentrer sur les pas, leur laissant le loisir de la conversation.

Pourtant, lorsqu’il lui parla de la beauté de son propre royaume, elle demanda s’il était aussi ensoleillé au printemps ; lorsqu’il mentionna les membres de sa cour, elle parla de la légère épidémie de grippe de l’hiver ; lorsqu’il lui demanda quels étaient ses loisirs, elle se contenta de parler de broderie et de tapisserie, sans donner aucun détail intéressant.

À leur troisième dance – interrompues bien sûr par des danses avec d’autres, pour ne pas faire jaser – le Roi Aimable lui parla franchement : « Si vous voulez que nous restions amis, je serai ravi d’entretenir l’amitié qui est née lorsque nous étions enfants, afin de m’assurer de la bonne entente entre nos deux royaumes. »

La Princesse Aimée sourit, d’un sourire qui atteignit enfin ses yeux. « J’en serais très honorée et espère vous recevoir souvent en visite, et venir à mon tour, pour découvrir le magnifique royaume que vous décrivez. »

Leur situation ainsi clarifiée, le reste de la soirée passa de manière bien plus confortable, et ils échangèrent quelques rires et anecdotes. Le Roi Aimable regrettait bien sûr que la belle princesse ne soit pas intéressée parce qu’il pouvait lui offrir, mais il préférait de loin obtenir une amie fidèle qu’une épouse malheureuse.

Le lendemain, il prit donc congé, au grand dam du Roi Terrible qui insista pour que le Roi Aimable reste plus longtemps. Ce dernier refusa avec une politesse si exquise que le Roi Terrible ne put s’en offenser et ce dernier se retrouva tout seul à ruminer l’idée de laisser sa fille épouser le vieux duc.

Le voyant ainsi broyer du noir, la Princesse Aimée s’assit à ses pieds et lui prit les mains.

« Mon cher père, qu’est-ce qui vous chagrine donc ?

— Ma fille tant aimée, je rêve de te trouver un mari digne de toi, et après toutes ces années, je crains de te voir à la place accepter une personne de moindre rang, de moindre esprit. N’aimais-tu pas beaucoup le Roi Aimable ?

— Il était certainement charmant.

— N’as-tu pas encouragé ses avances ? Il est arrivé très déterminé. »

La princesse baissa les yeux, laissant quelques mèches tomber devant son visage.

« Tu l’as refusé, comprit enfin le roi. Il est reparti sans le mentionner.

— C’est un homme bon, qui sera un bon roi pour ses sujets.

— Mais alors pourquoi ? » s’exclama le roi, plus chagriné qu’en colère.

La princesse releva la tête et, à sa grande horreur, le roi réalisa qu’elle pleurait. Il lui prit aussitôt les mains. « Ma fille chérie, je t’en prie, dis-moi ce qui ne vas pas. »

La princesse secoua la tête.

« Allons, ne pleure pas ainsi, tu peux tout me dire, cajola-t-il.

— J’ai commis un crime grave, admit-elle enfin d’une voix chevrotante. Je n’ose même pas l’avouer, vous m’en voudrez toute ma vie.

— Je ne pourrai jamais t’en tenir rigueur, quel que soit le crime. »

La princesse, pourtant, continua de refuser d’en dire davantage. « Si tout autre de vos sujets avait agi d’une façon pareille, vous le puniriez, et vous auriez raison. Cela me briserait le cœur de vous mettre dans une pareille position.

— Je te promets que je ne te ferai aucun mal.

— Vraiment ? insista-t-elle.

— Je te le promets sur ma couronne », jura le roi, soulagé de la voir enfin un peu rassurée.

Aussi mauvais homme qu’il soit, il ne supportait pas de voir sa fille dans un pareil état, surtout par crainte de lui. Il n’imaginait pas avoir jamais agi d’une manière qui n’allait pas dans son intérêt et s’attendait donc à ce qu’elle lui fasse pleinement confiance.

« Vous le promettez vraiment, sur votre couronne ?

— Je le jure.

— Merci, mon cher père, même si je crains de vous décevoir énormément. Vous voyez, j’ai entendu parler du mauvais sort qui m’avait été lancé, et j’ai entrepris de le briser. »

Le roi se redressa. « Qui est donc allé te raconter ces sottises ? Tu ne dois pas t’inquiéter, mais chère enfant. Je m’occupe de tout. Le sort n’a pas duré si longtemps, il a déjà été brisé.

— Je le sais bien, père. C’est là le crime dont je vous parle. »

Le roi la fixa sans comprendre. Enfin, la princesse serra les mains de son père et y cacha son visage. « Pour briser le sort, je me suis bel et bien mariée, pendant mon pèlerinage, et j’attends même un enfant. »

À ces mots, le Roi Terrible resta bouche bée. Il était si surpris, il n’en était même pas fâché ; de tout ce que sa fille aurait pu lui avouer, cela ne lui serait jamais venu à l’idée. Elle aurait aussi bien pu lui annoncer qu’elle s’était fait nonne, ou qu’elle était en réalité un prince.

« Allez-vous me punir ? murmura la princesse.

— J’ai donné ma parole, répondit aussitôt le roi. Allons, ne pleure plus. Le principal, c’est que tu sois heureuse. »

Il lui tapota la tête, hésitant sur la marche à suivre pour consoler sa fille habituellement si calme et posée.

« Merci, mon père », dit-elle en embrassant ses mains.

Le roi la consola encore pendant de longues minutes, faisant servir du thé venant de contrées lointaines et des biscuits au miel qui avaient été les préférés de la princesse lorsqu’elle avait dix ans, et la cajola aussi bien qu’il put. Lorsqu’au soir, elle monta vers sa chambre en souriant, il s’en considéra satisfait.

Cependant, le Roi Terrible, aussi cruel qu’il puisse se montrer, aussi attentionné qu’il essaie d’être envers sa fille, ne manquait pas d’esprit. Le lendemain, donc, quand il fut certain que la princesse s’était remise de ses émotions, il la fit donc venir à nouveau pour lui poser la question qui le taraudait depuis la veille :

« Ma chérie, mon enfant adorée. À présent, tu es mariée ; sûrement, ton mari doit venir vivre à la cour et me rencontrer.

— Il regrette beaucoup que cela se soit passé de façon si irrégulière, assura-t-elle aussitôt. Il est même venu demander ma main, mais avec le sort… » Elle ne termina pas sa phrase, et soupira.

Le roi hocha la tête, comprenant de travers, exactement comme elle le souhaitait. « Oui, bien sûr. Cependant, tout cela se trouve derrière nous. Il est temps qu’il rejoigne la cour, s’il n’en fait pas déjà partie, et qu’il me présente ses respects en tant que gendre.

— Ne me faites-vous pas confiance pour avoir choisi un mari qui me convenait ? demanda la princesse de son ton le plus timide.

— Le principal, c’est que tu sois heureuse », assura aussitôt le roi, craignant de provoquer une autre crise de larmes. « Je ne critiquerai jamais ton choix.

— Je suis heureuse de l’entendre, mon cher père. » Elle hocha la tête. « Cependant, il est très timide, vous comprenez sûrement ; il a accepté de prendre un énorme risque pour m’épouser et il est inquiet de votre approbation. »

Le roi acquiesça, satisfait qu’au moins ce gendre qu’il n’avait pas choisi savait quelle attitude prendre face à une personne aussi importante que son beau-père. « Pourtant, s’il souhaite l’obtenir, je dois certainement le rencontrer d’abord.

— J’ai une idée, dit la princesse. S’il venait en portant un masque, cela vous permettra de le juger en toute impartialité ! »

Elle avait l’air si ravie de cette notion que le roi n’osa pas la contredire, bien qu’il ait l’air dubitatif. « Certainement…

— Vous acceptez, n’est-ce pas ? insista-t-elle. Vous ne chercherez pas à connaître son nom ni à voir son visage, promis ?

— Très bien, très bien, céda le roi. Je promets – sur ma Couronne », ajouta-t-il sans qu’elle ait besoin de le lui demander.

Avec un sourire, elle se pencha vers lui, et déposa un doux baiser sur son front. « Merci, mon cher père. Votre confiance me réchauffe de réjouit. Peu de filles ont la chance d’être dotées d’un père aussi prévenant. »

Le roi en resta si charmé qu’il ne songea plus à protester.

***

Des murmures parcoururent la cour, les deux semaines suivantes. Le Roi Aimable avait fait sa demande, disait-on. Non, il s’agissait du prince du nord, revenu victorieux de sa guerre contre les géants des glaces. Non, le vieux duc avait convaincu le Roi Terrible qu’il serait le gendre parfait. Non encore, murmurait-il, il s’agissait d’un marchand, même pas un noble.

Une chose était sûre : le mari de la Princesse Aimée serait bientôt révélé et présenté à la cour. Les ragots allaient bon train mais certains courtisans, qui connaissaient la princesse, s’inquiétaient pour elle ; allait-elle épouser quelqu’un digne d’elle, qui la chérirait comme il se doit ? D’autre, plus portés sur la politique ou simplement songeant à leur futur, espéraient que l’homme, quel qu’il soit, serait de meilleure composition que le Roi Terrible.

Hors des murs du palais, les marchands, les artisans, les voleurs même retinrent leur souffle.

Lorsqu’enfin arriva un carrosse blanc décoré d’or, sans prétention après les attelages incroyables des princes l’année précédente, les murmures s’accrurent. Les chevaux en étaient blancs, caparaçonnés d’or, et portaient de longues plumes d’autruches sur la tête. Le conducteur, comme les deux valets montés sur des marchepieds à l’arrière du carrosse, portaient une livrée blanche et or. Aussi, personne ne fut fort surpris lorsque l’attelage s’arrêta et qu’un valet ouvrit la porte, de voir sortir un homme tout de blanc et or vêtu.

Il ne portait pas de couronne, mais des boucles d’oreilles et des bracelets en métal précieux, et ses vêtements étaient entièrement composés de la soie la plus blanche et la plus pure. Surtout, ce qui fit reprendre les murmures au point que ceux-ci méritent à peine le nom, tant les voix s’élevaient, ce fut le masque doré qui couvrait tout son visage, laissant juste deux trous pour les yeux et un pour sa bouche, lui permettant de respirer.

Il s’arrêta, posant le pied sur le tapis rouge qui avait été déroulé pour l’accueillir, pour promener son regard sur la foule. Les femmes l’observaient sans vergogne par-dessus leurs éventails ; les hommes fronçaient les sourcils. Plutôt que de s’adresser à eux de quelque façon que ce soit, il hocha la tête, et remonta le tapis pour se rendre directement vers la porte, vers la salle du trône, et vers le roi et la princesse qui l’attendaient.

Une fois en bas des marches sur lesquelles étaient installés les deux trônes, le nouveau venu s’arrêta à nouveau et s’inclina fort bas, dans une révérence tout à fait gracieuse. Il leva ensuite les yeux vers la princesse et il sourit.

La Princesse Aimée se tourna vers son père, qui hocha la tête d’un air indulgent. Souriant à son tour, la princesse se précipita en bas des marches et tendit sa main à son bien-aimé, qui la prit, et la baisa – seuls les membres de la cour qui se trouvaient le plus près remarquèrent qu’il lui adressa aussi un clin d’œil de la manière la plus effrontée qu’il soit.

Plutôt que de s’en offusquer, cependant, la princesse sourit davantage encore, une expression qui éclaira son visage, le rendant plus beau encore qu’à l’accoutumée. Attrapant la main de ce mystérieux individu et refusant de la lâcher, elle se tourna vers son père.

« Votre Majesté, dit-elle avec chaleur. Je vous présente mon époux. »

Les murmures reprirent parmi les membres de la cour. Le roi ne s’en soucia guère, leur faisant signe de le rejoindre, ce qu’ils firent. Le mystérieux prince – car il était l’époux d’une princesse, et était donc bien un prince – s’inclina une nouvelle fois.

« Votre fille est la personne la plus charmante qu’il m’ait été donné de jamais rencontrer, dit-il au roi. Je ferai tout ce qu’il est en mon pouvoir pour assurer son bonheur.

— Au point de courir des risques en son nom, clairement, dit le roi d’un ton qui n’était qu’à moitié de la plaisanterie. Mais j’ai promis à ma fille de vous donner votre chance. Asseyez-vous donc, et fêtons ! Car, après tant de mois d’inquiétude, ma fille est mariée ! »

Le Prince Dorée – tel devint rapidement son surnom, en l’absence d’une présentation plus formelle – fut assis à droite de la princesse. Le roi prétendit ne pas leur prêter attention mais il leur jetait des coups d’œil dès qu’il le pouvait, vérifiant comment il se comportait.

Ce qu’il vit le ravit néanmoins : le Prince Doré était tout au service de la Princesse Aimée, lui proposant les meilleurs morceaux de chacun des plats, lui remplissant son verre et, surtout la regardant avec une adoration visible malgré son masque.

Ils discutèrent ensemble à voix basse pendant tout le repas. Quoiqu’il lui dise, le Prince Doré parvint à faire rire la princesse aux éclats plusieurs fois, et ce son réchauffa le cœur du Roi Terrible. Cela faisait si longtemps que personne n’avait ri ainsi à sa cour ; cela lui rappelait l’époque lointaine où sa reine chérie se trouvait encore près de lui.

Elle serait si heureuse de voir leur fille si radieuse, le roi n’en doutait pas.

Une fois le repas terminé, les mets furent emportés et la musique commença. Le Prince Doré jeta un coup d’œil au roi, puis à la princesse, puis se pencha légèrement par-dessus elle afin de s’adresser directement au roi – ignorant entièrement toute étiquette. Néanmoins, ce qu’il dit mis tant de baume au cœur du monarque qu’il en oublia de s’offenser :

« Cette première danse, je m’en voudrais beaucoup de vous la voler. Ne voudriez-vous pas proposer à votre belle princesse de vous l’accorder ? »

Absolument enchanté, le roi tendit aussitôt sa main à la princesse, qui la prit avec le sourire. Il n’avait plus dansé depuis bien longtemps, préférant trôner au-dessus de ses courtisans en bâillant. Cette fois, il se mêla à eux, menant sa fille, et il se souvient à nouveau d’une époque plus heureuse. Cela le réchauffa tout entier et, à son plus grand étonnement, il se surprit à lui proposer une deuxième danse, puis une troisième.

À la fin de celle-ci, son âge le rattrapa enfin et il rendit les armes. « Je passe trop de temps à lire des papiers poussiéreux et pas assez de temps à chasser », déclara-t-il en retournant à son trône.

La princesse l’y raccompagna, serra les mains de son époux, puis au lieu de l’entraîner, se dirigea vers le vieux duc – celui-là même qui avait demandé sa main – et lui chuchota à l’oreille. Il eut l’air fort étonné, puis sourit – encore quelque chose qui n’était plus arrivé depuis longtemps – et lui prit la main, l’entraînant vers la piste de danse.

La Princesse Aimée dansa ainsi toute la soirée, avec les ducs, les marquis, les comtes et les barons, puis leurs fils, leurs enfants, et même l’un ou l’autre marchand prospère qui était parvenu à se faufiler dans la foule. Chacun eut droit à une danse.

Depuis son propre trône, le Prince Doré la suivait du regard, sans s’offusquer le moins du monde. Lorsque le roi lui demanda s’il n’était pas jaloux, il secoua la tête.

« Elle est une princesse avant d’être mon épouse, tout comme elle est votre fille avant d’être une princesse. Bien sûr qu’elle doit s’inquiéter de ce que pensent ses futurs sujets et les membres de votre cour. Elle connait mieux que moi le moyen de les rassurer.

— Voilà des paroles d’une grande sagesse, approuva le roi.

— J’aspire à la soutenir autant que possible. J’espère que j’aurai l’occasion d’apprendre comment le faire au mieux, à vos côtés, père. »

Le roi tressaillit à cette adresse informelle ; mais il était d’excellente humeur et ce mystérieux gendre faisait preuve de plus de respect envers lui malgré ses maladresses que bien des membres de la cour, avec tous leurs ronds de jambe. C’était rafraichissant, en quelque sorte ; quoique quelques leçons sur les bonnes manières de la cour ne seraient sans doute pas malvenues.

« Je m’assurerai que tu aies toutes les armes nécessaires pour ce faire, assura le roi. Dis-moi, en sais-tu long sur comment gouverner ?

— Ne serait-ce pas là le rôle de la princesse elle-même, dans le futur lointain, j’espère, où elle sera reine ? s’étonna le Prince Doré. Bien sûr, j’entends la conseiller de mon mieux, mais je ne souhaite pas lui faire ombrage ni abuser de ma position. Elle s’y connait d’ailleurs bien plus que moi.

— Que comptez-vous alors faire de vos journées ? s’enquit le roi. Flâner sans aucun but ?

— Eh bien, j’espère rendre sa vie plus facile, répondit le prince. Elle ne saura pas s’occuper du palais elle-même, comme elle sera tant occupée à gouverner, donc si j’ai l’occasion d’apprendre comment m’occuper de ces responsabilités, je le ferai avec grand plaisir.

— Quoi d’autre ?

— Si je peux aussi prendre soin des plus démunis du royaume en son nom, j’ose espérer que les gens lui en seraient reconnaissants. Bien sûr, je l’aiderai aussi à accueillir les dignitaires étrangers tout comme sa propre cour. »

Le roi hocha la tête, surpris. Toutes ces suggestions rassemblaient une partie de ce qui était attendu d’une reine – c’est-à-dire, de l’épouse d’un roi – et il n’aurait jamais imaginé entendre un futur prince consort proposer d’en faire de même. Il n’était tout de même pas efféminé ? s’inquiéta soudain le roi.

« Est-ce que vous chassez ? demanda-t-il pour dissiper aussitôt ce soupçon.

— Je n’ai jamais eu beaucoup l’occasion, fut l’alarmante réponse. Cependant, je pêche avec grand plaisir. »

La pêche n’était pas aussi masculine que la chasse, mais il ne s’agissait certainement pas d’une activité féminine ; bien.

« Jouez-vous au carte ?

— Je ne préfère pas. J’aime jouer aux échecs, même si je crains de ne pas être très bon. Je suis meilleur au jeu de dame.

— Tirez-vous à l’arc ? »

À ces mots, le prince s’éclaira. « Pas du tout, mais j’aimerais beaucoup apprendre. Serait-ce possible… ?

— Bien sûr », répondit le roi, rassuré par son enthousiasme. « De même qu’à croiser le fer, si vous êtes maladroit. Le sport est important pour la santé.

— Oh, j’ai une santé de cheval, assura le prince. Je suivrai néanmoins ce genre de leçon avec grand plaisir. D’ailleurs, j’ai vu un magnifique étalon noir dans l’écurie en arrivant ; s’agit-il du vôtre ?

— Oui, c’est bien Ténèbres », répondit le roi avec un réel plaisir.

Ils passèrent l’heure suivante à parler de chevaux. Le roi raconta comment il avait lui-même débourré les siens, dans sa jeunesse ; et appris bien des détails qu’il ignorait sur les dernières nouveautés en matière de selle. Le Prince Doré, clairement, connaissait son sujet.

« Vous possédez vous-mêmes quatre belle bêtes, de ce qu’on m’a rapporté, dit le roi. Si vous le souhaitez, nous pourrions organiser une promenade demain matin, où je vous montrerai les alentours du palais et la forêt.

— Avec grand plaisir. C’est-à-dire, si la Princesse souhaite nous accompagner ? »

Le roi éclata de rire à cette remarque. « C’est vrai que je ne veux pas vous éloigner trop de votre nouvelle épouse, quand vous venez à peine de vous retrouver. Mais ne vous inquiétez pas ; je doute qu’elle refuse. Sa propre jument, Cunégonde, n’aura aucun problème à nous suivre. »

Le prince inclina la tête et se tourna vers la piste de danse, où ses yeux trouvèrent rapidement la princesse. Un sourire lui vint aussitôt aux lèvres.

Le roi hocha la tête, satisfait. Cet homme mystérieux ne serait peut-être pas un bon roi, et n’apporterait sans doute pas de grandes richesses – il suspectait qu’il s’apparentait seulement à de la petite noblesse, sans doute désargentée – mais il était de bonne composition et écoutait ses conseils. Peut-être ferait-il vraiment l’affaire.

***

Les jours suivants passèrent ainsi, le Roi Terrible posant mille questions à son gendre, et ce dernier répondant avec mille caresses. Le Prince Doré et la Princesse Aimée passaient également beaucoup de temps ensemble, ce qui fit fort plaisir au roi. Le meilleur médecin de la cour, qui était des plus discrets, avait également ausculté la princesse et confirmé son état, ce qui avait d’autant plus mis le roi de bonne humeur.

Sa lignée était assurée, tout comme le bonheur de sa fille. Après une semaine, il appelait le Prince Doré son fils ; après un mois, ne pas connaître son nom et son visage lui parut absurde.

« Sûrement, continuer cette charade n’a plus aucun sens à ce stade, plaida-t-il auprès de sa fille. Je l’aime comme un fils et je vois bien que tu n’as d’yeux que pour lui. Je me suis fait mon idée de son caractère et j’approuve pleinement sa personne.

— Père, vous avez pourtant promis de ne pas chercher à connaître son nom ni à voir son visage, lui rappela la princesse.

— Et je tiens parole, je n’ai essayé aucun subterfuge pour obtenir ces informations, bien que mes conseillés me pressent sur la question. Non, je pense simplement que ce masque est à présent inutile. Il ne pourra d’ailleurs pas toujours le porter. Un jour, il devra se démasquer. Ne vaudrait-il pas mieux que ce moment soit sous notre contrôle ? »

Ces paroles étaient sages, et plus bienveillantes que la princesse n’aurait osé l’espérer venant de son père, envers n’importe qui d’autre qu’elle-même. Elle acquiesça, prenant l’air songeur.

« Pourtant, mon père, j’ai moi aussi promis à mon époux qu’il pourrait garder l’anonymat, car il était très inquiet pour sa sécurité. Après tout, il vous a volé ma main, même si je la lui ai accordée de bon cœur.

— Je ne lui en veux plus pour cela, car il te fait rire.

— Si cela ne tenait qu’à moi, j’accepterais de bon cœur. Pourtant, afin de rassurer mon époux, accepterais-tu de transformer ta promesse en une autre ?

— Je t’écoute. »

La princesse réfléchit longuement avant de dire : « Il était surtout inquiet de votre réaction. Promettriez-vous donc que, s’il vous révèle son nom et son visage, vous ne lui ferez aucun mal ni ne permettrez à personne de lui en faire ? Que vous l’accepterez comme gendre de la même manière que vous l’avez fait lorsqu’il restait masqué ?

— Voilà une promesse facile : oui, oui, je promets, sur ma Couronne.

— Vous jurez ?

— Je le jure.

— Sur votre Couronne ?

— Sur ma Couronne, oui. »

Le pacte ainsi scellé trois fois, la princesse laissa échapper un soupir de soulagement. D’un geste de la main, elle fit approcher un domestique. « Allez chercher mon époux et prévenez-le que l’heure est venue. »

Le domestique ne montra pas son étonnement à ces mots sinistres, se contenant de s’incliner et de sortir. La princesse serra ses mains l’une dans l’autre, s’efforçant de ne pas les tordre. Malgré elle, l’inquiétude l’envahissait.

« N’ai-je pas promis ? lui dit le roi. Jamais je ne manquerais à la promesse donnée. »

La princesse lui sourit, un peu rassurée, car c’était vrai : aussi terrible qu’il soit envers ses sujets, le roi était pointilleux sur la question de son honneur personnel, et ne revenait jamais sur ce qu’il avait dit, pas lorsqu’il l’avait juré.

« J’espère que vous ne m’en voudrez pas trop, soupira la princesse.

— Pourquoi t’en voudrais-je ? Tu as brisé le sort ; je doute que j’y serais parvenu de moi-même. J’aurais dû t’en parler dès le départ », admit même le roi, ce qui donna un peu d’espoir à la princesse.

« Même si je vous avais trompé ? Car, pour briser le sort, j’ai choisi ce mari que vous n’auriez jamais accepté, et je vous ai présenté le fait accompli. Le faisant venir, je vous l’ai montré sous son meilleur jour, afin que vous le voyiez de la même manière que moi, pour l’homme bon qu’il est.

— Tu m’as donc trompé pour me rendre aveugle à mes propres préjugés, comment t’en voudrais-je pour cela ? »

La princesse soupira à nouveau, et se tordit les mains, après tout.

L’attente ne dura pas longtemps ; convoqué, le Prince Doré les rejoignit immédiatement. Il s’inclina bien bas devant le roi, puis s’assit près de la princesse, lui prenant les mains.

« C’est enfin le moment ? demanda-t-il ?

— Seulement si tu es sûr », répondit-elle.

Il porta ses mains à ses lèvres et les embrassa. « Tu lui fais confiance.

— Il a donné sa parole, sur sa Couronne.

— Nous savions tous les deux que ce moment arriverait. Je ne suis pas un couard pour reculer maintenant et, de toute façon, je ne te laisserais pas seule pour faire face aux conséquences de nos décisions, d’autant que tu portes mon enfant. »

La princesse lui serra encore les mains. Gentiment, il les dégagea, et défit les lanières qui retenaient son masque, puis se tourna vers le roi.

Ce dernier le fixa un moment sans comprendre. Propre, rasé de près, les cheveux huilés et bien habillé, il ne reconnut pas les traits du paysan qu’il avait tant fait torturer.

« Mon nom est Félice, dit-il alors. Je ne suis pas noble, ni riche, ni cultivé. Je suis un simple paysan et vous m’avez personnellement refusé la main de votre fille, il y a de çà un an. »

Le roi hoqueta à ces mots, le dévisageant avec plus d’insistance, avant de reculer d’un coup sur sa chaise. « Tu es cet homme qui a osé faire preuve de tant d’outrecuidance et, pire encore, qui a lancé le sort ! » s’écria-t-il.

Alors qu’il allait se tourner pour appeler la garde, la main menue de la princesse se posa sur son coude. « Père bien-aimé, je vous en prie, rappelez-vous de votre promesse. »

Le Roi Terrible s’arrêta, les dents serrées. « Tu m’as vraiment trompé, accusa-t-il. Mais très bien, parole donnée ne sera pas reprise ; il restera sain et sauf. Qu’espérais-tu, pourtant, en épousant tel scélérat ? »

La princesse détourna la tête. Le Prince Doré – non, le vil paysan Félice, qui lui avait volé sa fille – osa prendre les mains de la princesse dans les sienne pour les serrer, et fusilla le roi du regard.

« Votre fille a eu le courage de se sacrifier pour votre royaume, lorsque vous l’auriez mené à sa ruine, dit le jeune homme. Elle a compris qu’un sort avait été lancé, et comment le défaire, et si j’avais été une personne indigne, elle n’aurait pas pour autant reculé.

— Tu es indigne ! s’exclama le roi. Comment oses-tu même te considérer l’égal de ma fille ?

— Jamais, répondit le jeune homme. Je serai toujours son humble servant. Et c’est pour cela que je m’adresse à vous, son père, qui l’accusez de tous les maux alors qu’elle ne pense qu’au bien-être de ses sujets. Depuis quand avez-vous-même pris de temps de vous en inquiéter vous-même ? Depuis quand êtes-vous-même sorti du palais ?

— Félice, l’arrêta la princesse. Ça suffit. Ça n’en vaut pas la peine.

— Il t’accuse », protesta le prince, car prince il resterait. « Tu es tout ce qu’il y a de beau et bon dans ce monde, je refuse de le laisser faire sans te défendre.

— Il est mon père et également le tien, à présent, et justement en colère de s’être vu trompé.

— Tu l’as prévenu à chaque moment. »

La princesse se contenta de sourire, et Félice soupira ; il savait qu’elle avait raison. « Eh bien, je ferai quand même de mon mieux pour toi, déclara-t-il. Si je peux continuer d’apprendre toutes ces choses dont nous avons parlé, je serai toujours à tes côtés, pour te protéger et te chérir. »

Le roi avait écouté cet échange les dents serrés, blême de rage. Pourtant, lorsqu’il entendit cette dernière déclaration, il admit intérieurement que le jeune homme gardait néanmoins sa qualité principale : il tenait à la princesse presque autant que le roi lui-même.

(Ceci du point de vue du roi ; Félice aurait protesté qu’il tenait à la princesse bien davantage, et peut-être même aurait-il eu raison, d’une certaine façon.)

Et pourtant, même cela ne suffisait pas à le rendre tolérable, pas plus que sa bonne humeur, son dévouement, sa volonté d’apprendre et de s’améliorer. Rien ne suffirait, réalisa le roi, et cela le déchira car il avait vraiment donné sa parole, et ne tolérait pas l’idée de la reprendre.

Une seule solution s’offrait à lui, mais il détestait d’avoir à y recourir. Sa fille était si jeune, soupira-t-il. Il serait toujours là pour la guider, raisonna-t-il. Le peuple l’aimerait plus que lui, admit-il.

La Princesse Iseult observait son père en silence, les mains serrées dans celles de Félice. Lorsqu’enfin le Roi Ghismont releva les yeux – car lui aussi avait un nom – il avait pris sa décision. Iseult se tendit, pâle. Félice se redressa.

« J’ai donné ma parole, dit le Roi Ghismont. Et je ne la reprendrai pas. Pourtant, je ne peux en tout honneur prétendre que je saurais fermer les yeux sur ce qui s’est passé, et comment cela s’est passé. Félice, vous avez peut-être réparé le terrible sort que vous avez jeté, mais vous en avez tiré une récompense bien au-delà de celle que vous méritiez, et je ne saurai vous le pardonner.

— Père… ! » tenta Iseult.

Le Roi Ghismont leva la main. « Je n’ai pas terminé. Je ne saurais mentir, et ne saurai tenir parole, donc la seule façon pour moi de garder mon honneur est de céder ce que j’avais promis. Ma fille, Iseult, que j’aime tant ; la Couronne est tienne. »

***

Les cloches de toute la ville carillonnèrent, des colombes furent lâchées et plus encore s’invitèrent, des rubans furent noués sur les façades et sur les réverbères ; la ville entière fêta l’ascension de la nouvelle reine, la Reine Iseult.

Le Roi Terrible lui-même essuya une larme en la voyant prêter serment, puis recevoir la couronne ; même si le Prince consort Félice fut le premier à lui jurer fidélité, à genoux devant le reste de la cour, et reçut sa propre couronne, moins grandiose mais tout aussi importante. Les ducs, les marques, les comtes et les barons s’agenouillèrent pour prêter serment, sous le regard approbateur de l’ancien roi.

Un roi douairier, voilà qui était aussi étrange qu’un prince consort. Pourtant, personne ne critiqua l’arrangement. À dire la vérité, les gens souriaient, courtisans et domestiques, et même les artisans, les musiciens, et au-delà du palais, notables et mendiants. Tous aimaient la nouvelle reine.

Bien sûr, ce ne fut pas si simple. Parfois, la Reine Iseult prit des décisions qui déplurent (on ne peut pas plaire à tout le monde), et parfois, Félice et elle se disputèrent. Parfois, le roi douanier lui posa des problèmes. Parfois, ils se réconcilièrent.

Mais tout cela est une autre histoire.

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