Retour à la liste des romans

Le cœur de la renarde

« Madame, dit-il. Êtes-vous bien la renarde qu’on appelle Désirée ?

— C’est un scandale, répondit-elle. Je vous joue une musique magnifique, je vous offre même mes lèvres, et vous voilà qui m’attachez comme une malpropre !

— Toutes mes excuses, Madame, pour m’être montré si cavalier. J’ai cru sentir le piquant d’une griffe sur mon cou et, au vu de mon métier, j’ai des réflexes bien rodés.

— Je m’étirais seulement, voilà tout, assura-t-elle. Je n’ai pas fait couler la moindre goutte de sang.

— Vous êtes donc bien Désirée, qui vécut dans le village d’Oins cet été ? »

Elle pinça les lèvres, réticente à donner même confirmation de son nom d’emprunt. « Si c’était le cas, en quoi cela vous regarderait-il ? Je me trouve ici, à présent, et je n’ai rien fait de mal dans ce bourg. Vraiment, Dame Ambroise avait besoin d’une bonne nuit de repos, et je ne lui ai coûté aucun client. Je n’ai même pas gardé pour moi les fruits de mon travail de ce soir. »

La gérante du salon de thé recevait personnellement ce genre de paiement, plutôt que de les laisser à ses filles. Guerlain ne doutait donc pas qu’elle dise la vérité.

« Dame Ambroise se porte bien ? demanda-t-il.

— Elle dort dans sa chambre. » Il la regarda avec insistance. « Dans la penderie, admit la renarde. Après tout, j’allais peut-être avoir usage du lit. »

Elle sourit, son sourire toujours aussi sensuel malgré les canines qu’il masquait.

« Les villageois d’Oins se sont beaucoup plaints d’une renarde nommée Désirée, qui leur a causé bien du malheur, expliqua Guerlain. Si néanmoins vous êtes une autre renarde présente par chance dans la région, je n’insisterai pas. »

Une des oreilles de la renarde, un peu plus pointue que celle d’un humain, tressaillit légèrement. « J’ai entendu parler des actions de Désirée dans ce village, admit-elle.

— Des mauvaises blagues, dignes d’un enfant, commenta Guerlain.

— Excusez-moi !

— Mettre les animaux d’un pauvre homme sur son toit ? Ce serait drôle si les pauvres bêtes n’en avaient pas été toutes retournées.

— Les chèvres sont trop intelligentes pour s’inquiéter de si peu, protesta la renarde.

— Une paysanne a perdu toutes ses dents…

— Avec l’or reçu, elle a dû pouvoir se payer les services d’un barbier, et une nouvelle bicoque, tant qu’elle y était. Pour les trois pauvres dents qui lui restaient !

— Et puis, bien sûr, la mort du menuisier. »

Cette fois, le visage de la renarde se ferma, et elle toisa Guerlain d’un regard froid. Il inclina la tête. « Sa veuve ne le pleure pas, ajouta-t-il alors.

— Ni ses enfants, surtout pas sa petite fille », gronda la renarde.

Guerlain la dévisagea et elle soutint son regard sans cille. Il hocha la tête, une fois ; elle se détendit.

Retour à la liste des romans